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Mali : le retour d’ATT ou le prix du pardon collectif

Gilles Olakounlé Yabi, fondateur du ThinkTank citoyen de l’Afrique de l’Ouest (Wathi), analyse le retour fugace mais lourd de sens, d'Amadou Toumani Touré au Mali, pays qu'il a dirigé pendant dix ans.

Après un exil forcé au Sénégal, il revient en héros au sein d'un Mali convalescent. Quelle est la portée symbolique de ce grand pardon ?

L’ancien président malien Amadou Toumani Touré (ATT) est brièvement rentré dans son pays le 24 décembre dernier. Accueilli avec les honneurs et presque dans la ferveur, il est reparti à Dakar dès le 30 décembre, mais est invité à rentrer définitivement quand il sera prêt. Les voix n’étaient certes pas unanimes au Mali pour saluer la décision d’Ibrahim Boubacar Keïta (IBK) de convier son « frère » et ancien chef d’État renversé par un coup d’État en mars 2012 à revenir au bercail, après cinq ans d’exil forcé à Dakar.

Mais si l’actuel chef de l’État a pris une telle décision, et communiqué largement sur le sujet à quelques mois d’une élection présidentielle, c’est qu’il ne craignait pas de réaction populaire massivement défavorable au retour en grâce de l’ancien président, présenté comme un geste important pour la réconciliation nationale.

Réconciliation ou sanction ?

Que faut-il en penser ? Au-delà des éventuels calculs politiques du président IBK, dont tout indique qu’il sera candidat à un deuxième mandat en juillet prochain, cet événement met en lumière une hésitation troublante de la société malienne, et peut-être plus largement des sociétés ouest-africaines, entre deux solutions : la sanction, au moins morale et symbolique, des personnes qui ont commis des fautes graves dans l’exercice de responsabilités importantes ou le pardon et l’empathie au nom d’une culture de la réconciliation et de la fraternité africaine.

ATT n’est certes pas le pire des chefs d’État que la région et le continent aient connus. Ce président a même incarné la transition démocratique malienne des années 1990. Il ne fait pas non plus l’objet de poursuites judiciaires dans son pays, l’Assemblée nationale actuelle ayant voté très majoritairement contre une éventuelle mise en accusation.

Le second mandat d’ATT s’est bel et bien achevé par l’effondrement de son pays en moins d’un semestre.

Il n’en reste pas moins que la responsabilité politique de l’ex-général est écrasante, compte tenu de l’état dans lequel il a laissé le pays. ATT a présidé aux destinées du Mali pendant la décennie qui a vu l’accélération de la déliquescence de l’État dans toutes ses dimensions, l’ancrage du réseau Al-Qaïda au Maghreb islamique dans le nord du pays, l’important développement du trafic de cocaïne, l’effondrement de l’armée et la généralisation de la corruption.

Le bilan d’ATT ne se résume certes pas à cette terrible énumération, puisque l’atmosphère de paix et de tranquillité – au moins à Bamako – et les taux de croissance économique appréciables ont longtemps donné l’impression d’une gouvernance démocratique apaisée. Mais son second mandat s’est bel et bien achevé par l’effondrement de son pays en moins d’un semestre.

Irresponsabilité individuelle

La situation du Mali (et du Sahel) aujourd’hui est désespérante : dépendance extrême et durable à l’égard de forces étrangères sur le plan de la sécurité intérieure et extérieure, exportation de la violence armée dans les pays voisins, prolifération d’acteurs opportunistes de toutes les régions du monde mus par des intérêts économiques, accord de paix obèse et inapplicable, dont l’horizon de mise en œuvre est plus que jamais indéterminé.

La crise au Mali a dramatiquement changé la trajectoire politique et stratégique de toute l’Afrique de l’Ouest. Malheureusement, la responsabilité politique d’ATT, homme plutôt affable, est peu contestable, même s’il n’est pas, bien sûr, l’unique responsable de ce gâchis.

Envoyer l’avion présidentiel à Dakar, l’accueillir presque en héros alors que le pays est toujours dans une impasse sans précédent est dérangeant. Quel signal donne-t‑on à tous ceux qui nous gouvernent ou aspirent à nous gouverner ? Que ce n’est pas si grave de contribuer par action ou par inaction à la faillite d’un État ? Comment ne pas ainsi conforter l’image désastreuse que les jeunes ont de la politique ?

Continuer à faire croire que l’irresponsabilité individuelle des gouvernants et l’impunité pour tous sont indissociables de la générosité et de la sagesse africaines me semble particulièrement dangereux lorsque cela conduit à ne plus donner à des pays et à des sociétés confrontés à d’immenses défis le moindre signal sur ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas de la part de ceux qui en ont la charge à une période donnée de l’Histoire.

Source : Jeune Afrique 05/02/18

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