« Panama Papers » : Où la famille Achcar cache sa fortune

Publié le 09 juin
Source : Dépêches du Mali

Le scandale des « Panama Papers », soulevé par le Consortium International du Journalisme d’Investigation (ICIJ) et le journal allemand Suddeutsche Zeitung, qui secoue la planète depuis début avril 2016 touche également ceux que d’aucuns appellent les « intouchables » de Bamako (eu égard à leurs accointances avec les régimes politiques successifs du Mali). La famille Achcar, naguère conduite par le patriarche Gérard, est au cœur du scandale.

Dans le petit pays d’Amérique centrale, la famille Achcar s’attache les services du cabinet d’avocats, Mossack Fonseca, pour faire prospérer ses affaires, bien loin des regards du fisc malien.

Les données internes de Mossack Fonseca établissent les preuves de l’existence au Panama d’une compagnie offshore estampillée « Grieta Consulting S.A ». Sur cette entité créée le 19 février 2004, le libano-malien, Gérard Achcar, jouit d’« un pouvoir sans limite ».

Ainsi, le nom de celui qui, selon ses proches, jouit d’un statut d’« investisseur », apparait plusieurs fois dans les mails fuités des machines du cabinet d’avocat au cœur de l’affaire des « Panama Papers », Mossack Fonseca.

L’entremise de la firme panaméenne permet ainsi à l’industriel malien, Gérard Achcar, de mener ses affaires à l’abri des regards.

Lire le document qui atteste que Gérard Achcar est le véritable bénéficiaire

Près de cinq cent e-mails, les contrats, les factures et des feuilles de calcul figurent dans les données internes du cabinet d’avocats. De quoi démontrer que le magnat malien de l’industrie est bien le propriétaire de Grieta Consulting S.A. Une société d’affaires dont les objectifs, selon les termes du Contrat d’assistance technique et financière qui le lie au Groupe AMI, sont précis : « Grieta s’engage à apporter son assistance au bénéficiaire (Groupe AMI) conformément à son objet social : à savoir lui assurer la bonne gestion des achats de matières premières et emballages sur le marché mondial, en particulier le blé ». Aussi la société fourni au Groupe AMI toute assistance dans la recherche des financements, et mettre à disposition un bureau au Luxembourg et à Genève pour assurer le suivi des commandes.

Grieta s’engage à effectuer tout déplacement pour contacter les fournisseurs en Europe et ailleurs et à garantir auprès des banques européennes « le financement des crédits documentaires ».

Le contrat stipule enfin que le prestataire s’engage à fournir au bénéficiaire les services et engagements dans l’accomplissement des activités liées à l’objet social mentionnées ci-dessus, étant donné que cette énumération n’est nullement exhaustive, mais vise plutôt les interventions essentielles.

Plusieurs dizaines de mails reconstituent la nature des activités de la famille Achcar. Notre enquête nous a permis de localiser le siège de Grieta Consulting à Arango-Orillac (East 54th Street Panama).

Il ressort que la société est gérée par procuration dans le petit Etat de l’Amérique centrale. Ce mandat délivré depuis 2008 par Gérard Achcar est aussitôt renouvelé 3 ans après (en 2011).

Les mails révèlent que « les administrateurs de Grieta sont des administrateurs désignés et sont en même temps des administrateurs de nombreuses entreprises ». En clair, la société est administrée par des employés de Mossack-Fonseca faisant office de prête-noms pour la famille Achcar.

D’autres membres de la famille Achcar, dont Cyril, Emile et Pascal, sont propriétaires et sont régulièrement cités dans les échanges d’emails.

On y voit un contrat daté de 2007 signé entre Grieta et Grands Moulins du Mali (GMM) (une autre société de la famille Achcar à Bamako) avec Gérard Achcar en tant que représentant des services financiers et techniques.

Lire un extrait contractuel entre Grieta et Grand Moulin du Mali

Grieta Conseil S.A. a reçu des paiements mensuels de commissions, dépassant parfois la somme de 200 000 $, à partir d'au moins deux des entreprises maliennes les plus lucratives d’Achcar : GMM et Eaux Minérales du Mali (EMM). Selon les contrats envoyés à Grieta via Mossack Fonseca, Grieta a pris une commission de 8 % sur le chiffre d'affaires de EMM et 4% sur GMM.

Bien que son nom n’est jamais apparu sur les documents publics associés à Grieta Consulting S.A, Gérard dispose d’un pouvoir d'agir « sans limitation » (expression tirée d’un mail confidentiel de Mossack Fonseca adressé aux administrateurs de Grieta) sur la société.

Mossack-Fonseca a mis à sa disposition quatre administrateurs, et perçoit en retour 2 000 $ en frais annuels.

Le Groupe AMI de Achcar a signé son premier contrat avec Grieta en 2004 pour acheter du blé. La société panaméenne envoie alors une facture de 82 000 $ au banquier privé de Grieta à Monaco. C’est le coup d’envoi d'une relation riche en mouvements financiers.

Ainsi, entre 2014 et 2015, Mossack-Fonseca a reçu des factures d'une valeur de près de 200 000 $ par mois. En 2014, Grieta recevait de la banque privée monégasque « autour » de 3,3 millions $ par année. Un an plus tard, en 2015, une feuille de calcul indique que la société Panaméenne a facturé près de 2 millions $ en frais de commission de GMM et EMM.

L’on aperçoit des exemples de factures de Grieta à GMM pour les frais dans le cadre du « contrat d'assistance technique et financière ».

Anguille sous roche

Armé de cet échantillon de documents, nous avons consulté une spécialiste des questions d’évasion fiscale. Après analyse, l’experte, qui a souhaité garder l’anonymat, souligne que les fiches ne démontrent pas expressément l’évasion fiscale, mais déclenchent pour autant de lourds soupçons : « Il est bizarre que Grieta serve de conseil pour certaines sociétés citées dans les documents, s’interroge notre spécialiste. Cela pourrait être une astuce pour déplacer de l’argent du Mali vers l’étranger et éviter de payer des impôts » révèle-t-elle avant de conclure que des dizaines de procurations des services de M. Achcar ne sont pas accidentelles.

Le propriétaire de Grieta Conseil a émis en 2011 des procurations à long terme basées sur l'argent et des actions. Par la suite, celles-ci ont été étendues. Ces documents établissent une connexion suspecte avec la banque monégasque appartenant au Groupe Crédit Agricole. De nombreuses factures retracent ce lien que la spécialiste voit comme très suspect. Les documents révèlent que Grieta Consulting S.A, contrôlée par Achcar, a envoyé des millions de dollars en commissions à ladite banque.

En octobre 2015, la réglementation panaméenne a évolué, introduisant certaines restrictions sur l’emploi d'actionnaires non identifiés. Occasion pour la banque privée de Monaco d’intimer à Mossack-Fonseca l’ordre de ne pas écrire le nom complet de « Gérard Achcar » dans les correspondances : « Veuillez noter ne pas mettre le nom du client dans votre email mais uniquement sous le forme suivant: G*** ACH*** (pour des raisons de confidentialité que vous allez comprendre). Et oui, il s’agit du propriétaire véritable ou encore l’actionnaire unique de la société ».

Fuite en avant ?

En 2015, Achcar déclarait, au journal français Le Monde, avoir été jusqu’en 2011 un résident suisse à des fins fiscales, bien avant son déménagement au Liban. Il nie cependant l’avoir été en France.

Condamné à verser une amende de plus de 8 millions $ d’impayés d’impôts en France (période 1998 – 2000), le fondateur de Grieta avait obtenu une réduction de l’amende à environ 3 M $ suite à l'intervention personnelle du ministre du Budget français de l'époque, Jean-François Copé. Au moment de l'intervention en 2005, le ministre français avait rectifié en présentant Achcar comme résident fiscal français (http://www.gaullisme.fr/2011/09/23/affaire-takieddine-jean-francois-cope/).

Au siège du Groupe Achcar Mali Industries (AMI), dans la Zone industrielle de Bamako, impossible de poser le regard sur celui que tous, ici, vénèrent et craignent : Cyril Achcar. C’est pourtant bien lui qui dirige la « boîte » depuis maintenant huit ans.

Son conseiller en communication, Sidi Dagnoko, habituellement très disert, estbeaucoup moins prolixe sur l’information selon laquelle « son patron » est propriétaire au Panama. Il conteste les informationssur la famille Achcar, et met en avant l’ « inopérationnalité » depuis huit ans du patriarche Gérard. « Après, si évasion fiscale il y a, c’est aux services de contrôle de le prouver », soupire-t-il d’un ton calme.

Cité dans le classement des 23 personnalités les plus riches du Mali, qui le hisse au 3ème rang, Gérard Achcar est aussi épinglé dans l’affaire Swissleaks qui a éclaté il y a quelques années (http://www.lemonde.fr/evasion-fiscale/article/2015/02/19/swissleaks-les-millions-a-geneve-de-gerard-achcar-l-intouchable-de-bamako_4579709_4862750.html).

C’est à Bamako que la redoutable famille Achcar a fait ses armes. Arrivé au Mali dans les années 1930, Gérard comme la plupart des Libanais ayant migré dans l’ex-Soudan français pour faire fortune avait des ambitions certainement autres.

Parti sur de petites activités de négoce, l’homme a légué un empire financier à ses héritiers. Ses unités industrielles au Mali, regroupées au sein de la faitière « Groupe Achcar Mali Industries (AMI) », emploient mille salariés et roulent sur un chiffre d’affaires d’une cinquantaine de Milliards de F CFA.

Le milliardaire a depuis 2010 cédé les commandes de la direction du groupe à son fils Cyril, avant de s’offrir une retraite dorée dans la ville de station de montagne de Beit Mery, près de Beyrouth. Son empire commercial reste l’Afrique de l'Ouest où ses affaires prospèrent, tirées par une compagnie offshore depuis la côte panaméenne.

Enquête réalisée par David Dembélé

Avec

L’assistance éditoriale d’ANCIR et l’accompagnement technique du Consortium International du Journalisme d’Investigation (ICIJ)

 

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