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Les Kardashian du Mali

Même les griots se sont mis à chanter leurs noms. Mais l’influence des sœurs Sora fait déjà des envieux. Vous pouvez  aimer ou détester les sœurs Soro, mais tout le monde au Mali les connaît.

Celui qui vous dit le contraire est un menteur », affirme Marie Saadé, la directrice du salon d’esthétique le plus en vogue de la capitale. Il y a six mois, Koudedia, 23 ans, la benjamine du trio «Kardashian» est allée se faire coiffer par hasard dans l’établissement. «Deux minutes plus tard c’était la folie. Le téléphone sonnait tout le temps, les gens se sont déplacés pour venir voir si Koudedia était encore là», raconte la patronne, photos à l’appui. Depuis, le bâtiment est devenu «le salon des stars». Une ministre nigérienne de passage à Bamako l’a réquisitionné le temps d’une coupe, «sur les conseils de sa fille qui l’avait vu sur Snapchat». Marie Saadé consulte presque avec angoisse les publications de ses clientes favorites. «Si elles affichent quelque chose en rapport avec le maquillage, les cosmétiques, je sais que dans la journée je vais être dévalisée.» Le pire, pour cette esthéticienne, c’est la période des fêtes, lorsque «les petites Franco-Maliennes reviennent au pays» pour les vacances et se ruent chez le coiffeur.

Les Sora ne sont peut-être pas encore des stars internationales, mais elles en ont compris tous les codes. Moussou et Koudedia arrivent les premières au rendez-vous, ce 17 janvier, dans un rutilant 4 x 4 blanc, devant le plus luxueux hôtel de Bamako. «Où sont les bagagistes ? Il y a plusieurs valises dans le coffre», lance Moussou, 31 ans, lunettes Dior sur le nez et téléphone portable greffé à la main.

Diaba, l’aînée, fait son apparition quelques minutes plus tard au volant de son Range Rover en faisant rugir le moteur. Que ce soit ici, au Mali, à New York où à Dubai, où elles ont l’habitude d’aller pour des virées shopping, l’important c’est de montrer qu’elles «sont là». Ces trois sœurs se sont peu à peu constitué une communauté de fans, qui suivent leurs péripéties à travers le monde. Tous réseaux sociaux cumulés – Snapchat, où elles sont omniprésentes, Instagram et Facebook –, ce sont près de 700 000 personnes qui commentent et partagent leur quotidien. Une vie essentiellement composée de sorties nocturnes en Bentley aux Emirats arabes unis, d’emplettes dans des magasins de luxe parisiens et de soirées arrosées en boîte de nuit. Le tout immédiatement relayé sur Internet.

Diaba et Moussou ont étudié aux Etats-Unis, pendant six ans, le marketing et la communication

Au Mali, les griots se sont même mis à chanter leurs noms. Une vidéo de Diaba distribuant des liasses de billets de 5 000 FCFA (environ 7,60 euros) lors d’un mariage a fait le tour de la Toile. Deux mois après sa publication (et plus de 1,5 million de vues plus tard), Diaba et ses sœurs sont déterminées à promouvoir la culture malienne. «Les gens ont été choqués de voir que l’on distribuait autant d’argent. Certains nous ont demandé si on se prenait pour les reines de l’Afrique. Ce n’est absolument pas être prétentieuses ou flambeuses ! Les griots vivent de ce que les gens leur donnent, c’est culturel, c’est tout.» Dans le pays mandingue, qui s’étend peu ou prou du sud du Sénégal au centre de la Côte d’Ivoire en passant par la Guinée, le Mali et le Burkina Faso, les griots font partie intégrante de la culture. Ce sont les dépositaires de la littérature orale, de l’histoire, des mythes et des légendes. Un gage de noblesse. Chaque président en Afrique de l’Ouest a son griot attitré. Les sœurs Sora aussi. «On a pris conscience que les mentalités, surtout au Mali, ­restaient très étriquées. Alors, si on peut mettre notre image et notre style de vie au service d’une sorte de popularisation de la culture malienne, pourquoi pas ?»

C’est une chaîne de télévision ivoirienne qui, la première, les a associées aux Kardashian. Si elles ne réfutent pas la comparaison, qui a quand même été pour elles un sacré coup de publicité, elles espèrent pouvoir bientôt capitaliser sur leur propre nom. Avec une stratégie bien loin de l’improvisation que leurs détracteurs peuvent leur prêter. Diaba et Moussou ont toutes les deux étudié aux Etats-Unis, pendant six ans, le marketing et la communication. C’est d’ailleurs là-bas qu’elles ont commencé le mannequinat. Avant de tenter d’importer le concept en 2008 au Mali en organisant une compétition. Il n’y aura qu’une édition : les sœurs se heurtent de plein fouet aux conservateurs et aux religieux du pays. «A l’époque, une femme habillée et qui défile, c’était une prostituée. Les familles ne voulaient pas laisser leurs filles défiler pour nous. On a eu toutes les difficultés du monde à recruter des mannequins», explique Moussou.

Autour d’elles, Thierry, leur coiffeur – presque – attitré, s’active avec le lisseur. Déjà plus d’une heure de retard pour le rendez-vous avec le photographe. «On était en train de finir notre manucure, et après il y a eu les embouteillages», s’excuse Diaba, le sourire aux lèvres, qui a quand même pris le temps d’enfiler un peignoir et des chaussons pour se faire maquiller «confortablement». Il n’empêche que le soleil entame sa descente derrière les collines de Bamako, compromettant dangereusement la séance glamour au bord de la piscine. Une fois les sœurs pomponnées et habillées, la séance peut commencer. Doigts de pieds jaune poussin et Louboutin rouges, robe fourreau Cavalli noir et argent, le trio cultive un style très particulier d’associations de couleurs, une marque de fabrique.

Les sœurs Sora ont encore la fraîcheur des débutantes et le souci de bien faire

Sous le regard curieux ou narquois des quelques clients attablés autour de la piscine de l’hôtel, les sœurs prennent la pose. Tout en rondeur et en exubérance. Poitrines opulentes, faux cils, fesses rebondies (Diaba envisage de souscrire une police d’assurance pour cette partie), les Sora font le show. «C’est notre marque, les gens nous suivent pour ça», assument en chœur les jeunes femmes, qui avouent céder facilement à la provocation. «Cela nous amuse de provoquer ceux qui ne nous apprécient pas et qui nous inondent de messages insultants.» «On faisait ça pour rire, au début, ça nous plaisait. Mais on s’est rendu compte que ça pouvait rapporter de l’argent», explique Moussou. Elles font maintenant du placement de produit. La semaine dernière, elles étaient invitées à l’inauguration d’une des plus grandes boîtes de nuit d’Afrique de l’Ouest, dans la capitale guinéenne. «Avion, hébergement pris en charge», se vante Diaba, et même «un cachet» pour les starlettes.

Tout au long du shooting, les sœurs discutent en bambara et se conseillent, indécises, sur les poses. Loin de l’image qu’elles véhiculent sur les réseaux, celle d’un trio qui maîtrise les rouages du show-business. Les sœurs Sora ont encore la fraîcheur des débutantes et le souci de bien faire, mais leur influence fait déjà des envieux. Et des jaloux. Récemment, une rumeur annonçant  la mort de Diaba a circulé. La famille a accouru au domicile parental pour s’enquérir de la santé de la jeune femme... «On nous prête des aventures monnayées avec de riches hommes d’affaires», s’énerve Moussou. Alors que pour l’instant, et contrairement à leurs modèles d’outre-­Atlantique, elles n’ont aucune frasque au compteur. Elles vivent grâce à de juteux placements immobiliers familiaux et à un commerce d’import-export de tissus de luxe. Si les deux grandes sœurs sont divorcées, la cadette est mariée au riche héritier Mamadou Lah, petit-fils de feu Gagny Lah, connu pour ses bazins, des tissus teintés.

Aujourd’hui, le trio veut développer une marque de cosmétiques et de vêtements à son nom, ouvrir des succursales en Afrique de l’Ouest, puis en Europe. Elles espèrent pouvoir permettre l’émancipation de la femme malienne : «Une femme libre de faire ce qu’elle souhaite, sans être soumise à son mari.» «Les Maliennes sont coincées, ajoute Diaba. On veut les rendre indépendantes.»

Enquête Lylia Benammour

Source : Paris-Match 12/02/18

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