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Au Mali, la révolte des familles des soldats tués au front

Une veuve reçevant l'unique bidon d'huile du service social des armées

Déclenchée dans l’irréversible tempête ayant conduit au renversement, en 2012, de l’ancien Président de la République, Amadou Toumani Touré, la guerre contre le grand terrorisme dans le nord et le centre du Mali n’a pas enregistré, comme seules conséquences, que des défaites militaires. Bien au-delà du deuil imposé, elle a essaimé le manque de reconnaissance et le sentiment d’abandon dans les camps militaires du pays. L’Etat central n’en fait pas une priorité absolue. Les épouses et orphelins des soldats tombés au front se voient systématiquement sevrés de l’accompagnement et de l’assistance que leur confèrent des dispositions règlementaires spéciales. 

 

Marquée par une cinquantaine d’attentats perpétrés entre 2013 et 2019, la guerre contre le terrorisme au Mali a plongé des familles dans une spirale dramatique. Comme abandonnés à leur triste sort, car privés en partie de l’accompagnement dont elles sont en droit d’attendre de l’État des suites de  la mort brutale des leurs au front, ces familles de militaires tués sont plongées dans un désarroi total. La loi pourtant est sensée leur accorder une certaine protection.

Odeur de « complot »

A Bamako, aucun militaire en débandade dans les ruelles. Hormis ceux travaillant dans l’administration militaire, tous ont été envoyés au front.    

Dans le mythique camp du régiment des commandos parachutistes sis dans le vieux quartier Djikoroni Para, sur la rive gauche du district de Bamako, aucun ménage n’est épargné. Tous vivent le deuil car tous y ont perdu au moins un des leurs sur le théâtre des opérations. Ici le camp semble se vider de plus en plus de ces valeureux combattants tués comme des mouches. 

Lundi 02 novembre 2020, un climat funeste se fait sentir dès le portail gigantesque du camp. La détresse semble atteindre son paroxysme chez cet adolescent, croisé à l’entrée, ayant perdu son père lors d’une opération militaire dans le centre du Mali en 2019. Aujourd’hui, faute de s’acquitter de ses frais de scolarité, il n’a bénéficié d’aucune largesse de l’école professionnelle où il devait passer juin 2019 son examen de fin de cycle en Finance-Comptabilité. « Je n’avais plus personne pour payer ma scolarité. L’appui qu’ont fait les autorités n’était pas conséquent pour assurer à ma maman et mes cinq jeunes frères la nourriture a fortiori les frais d’école », lâche lentement celui qui s’est aussitôt converti en vendeur à la sauvette dans la circulation routière de Bamako afin d’assurer la pitance quotidienne à sa famille.

L’attaque du camp militaire de Boulikessi au centre du Mali, en octobre 2019, à l’instar de plusieurs autres attaques qui ont vu l’Armée malienne amputée de vaillants et soldats émérites, a fait une centaine de veuves au camp des commandos parachutistes. Dans ce camp désigné sous l’appellation « camp para », on y trouve des veuves et orphelins sans voix pleurant encore leurs époux dont ils n’ont jamais pu voir la dépouille. Et le sentiment d’abandon de la part de l’Etat malien est bien perceptible.

L’assaut jihadiste contre cette base militaire de Mopti reste, on ne peut plus, le plus meurtrier perpétré contre le régiment des commandos parachutistes. Ce jour 30 octobre, 40 corps sans vie sont formellement identifiés et communiqués par la hiérarchie militaire aux familles des victimes. Au même moment, personne ne sait ce qu’est advenu à la cinquantaine de militaires disparus.

Coumba Marie Koné, mère d’un jeune capitaine de gendarmerie, Yacouba Diarra tué début 2020, est inconsolable. Son fils unique de 26 ans a été fauché dans une attaque jihadiste perpétrée dimanche 26 janvier à Sokolo, toujours dans le centre du Mali. Cette attaque qui a vu le massacre sans appel de 20 gendarmes maliens a endeuillé tout le pays. Cette chrétienne pratiquante, dont la foi ne suffit plus même en cette solennité commémorative des défunts (02 novembre 2020) dans la paroisse sainte Monique de Bamako, espérait le moindre appui qui n’est jamais arrivé de la part des autorités.

Sa situation est comparable aux familles des 53 soldats tués le 1er novembre 2019 dans l’attaque du camp d’Indelimane dans la région de Ménaka, frontière Niger. « Les soutiens en nature et en espèce aux familles sont essentiellement venus de proches et de bonnes volontés soucieux du sacrifice consenti par le soldat malien », témoigne Joseph Dackouo, frère du commandant dudit camp, tué dans ladite attaque.   

Aux delà des promesses pompeuses et creuses, que faudrait-il attendre de plus de la haute hiérarchie militaire. Ils sont pourtant nombreux ces soldats, au détriment des leurs, à se sacrifier pour la cause de la défense de la patrie.

Le dispositif de prise en charge des veuves, des orphelins et familles n’existerait que par pure formalité.

Colère et désolation

Tenant sur les genoux son bébé d’à peine un mois, dans une concession isolée à la lucarne du Camp des commandos parachutistes, Bintou Konaté, a encore le souvenir frais. Ce soir de vendredi, précisément le 5 octobre 2019, une délégation du Ministère de la Défense vient lui apprendre la nouvelle de la mort de son mari Kassoum Traoré, transmetteur au camp de Boulikessi, à Mopti dans le centre du Mali. Une perte tragique consécutive à l’embuscade qui a piégé et tué le 30 septembre 2019 près d’une centaine de bérets rouges dans ce camp. « Je préparais le déjeuner pour mes enfants quand j’ai vu de loin 3 hommes en tenue militaires se diriger vers moi. Je les observais s’avancer croyant qu’ils bifurqueraient dans l’une des familles voisines. A aucun moment je n’ai pensé qu’il s’agissait de moi. Je n’en revenais pas. Les voilà s’immobiliser enfin devant moi : Madame ton mari a été tué dans l’attaque de Boulikessi, a laissé échapper l’un deux d’un ton dépourvu de la moindre compassion », confie Bintou. 

Le défunt époux de Bintou, selon nos informations, était revenu d’un théâtre de guerre au centre du pays le 30 août 2019, soit un mois pille avant sa mort.  Aux yeux des dispositions spéciales qui régissent les critères de mutation dans l’Armée, Kassoum ne devrait aucunement être redéployé que six mois après. Que non, la hiérarchie a aussitôt écourté son séjour familial en le redéployant à Mopti, un autre théâtre d’affrontements meurtriers sis au centre du Mali. Mopti se singularise par des attaques djihadistes récurrentes et des conflits intercommunautaires.

Depuis  le départ de Kassoum (l’époux de Bintou) dans cette localité enclavée et coupée du reste du Mali, les siens n’étaient plus arrivés à le joindre, même au téléphone. Ce climat sonnait comme le signe prémonitoire d’une tragédie qui n’a pas tardé à se manifester.

« C’est la hiérarchie militaire qui a tué mon mari. J’ai tout compris. C’était un complot. Aujourd’hui je suis une veuve avec à ma charge quatre bouches à nourrir. Je ne vais jamais le leur pardonner », s’indigne l’épouse Konaté, d’un ton lent et mélancolique comme si elle vivait à nouveau le scénario tragique de la disparition de son époux.

Bintou signale tout de même que le salaire de son défunt mari avait continué à tomber jusqu’en mars 2020 où tout a été arrêté sans aucun préavis : « C’est ce salaire qui me permettait te tenir jusqu’ici car je ne suis pas salarié. Voyez-vous comme cela peut être cruel que de nous priver des revenus de mon défunt mari ? »

Un sac de riz de 50 kg et un bidon de 4 litres d’huile, voilà ce que Bintou et ses 4 progénitures ont pu bénéficier, 13 mois après la mort au front de Kassoum.

L’attaque de Boulikessi n’a pas fait que des morts reconnus et recensés. Plusieurs bérets rouges étaient portés disparus. C’est le cas en l’occurrence du commandant de ce camp Abdoulaye Touré toujours introuvable et dont les proches n’ont jamais pu obtenir des informations claires de la hiérarchie militaire.

L’adjudant-chef Hamidou Greou, précédemment aide de camp de l’ancien président de la République Amadou Toumani Touré est aussi l’une des victimes de l’attaque de Boulikessi. Sa veuve Fatou Dissa a décidé de rompre avec le silence huit mois après la mort de son mari sur le théâtre exotique de cette localité de Mopti. 

La veille de l’attaque l’épouse de l’adjudant-chef Greou indique qu’il avait appelé via le talk du camp et a demandé à parler aux enfants. « C’était notre dernière conversation. Cela aussi m’a surpris et a sonné comme un autre avertissement car il n’avait jamais fait cela ».

Le capital de décès du défunt époux de Madame Gréou n’a jamais pu être accordé. « L’appui de nos proches et celui des bonnes volontés est limité. Nous arrivons de moins en moins à nous acquitter de nos factures d’électricité et d’eau et des frais de loyer », assène-t-elle d’un ton strident et triste. Elle qui est déjà sous le coup d’une expulsion du logement social qu’avait acquis son défunt mari et où elle vit présentement avec ses enfants.

Si à Boulikessi, la mort de 41 bérets rouges a été constatée et rapportée à leurs familles, le sort d’au moins quarante autres combattants reste encore inconnu un an après l’attaque. La hiérarchie militaire ne semble avoir la moindre trace d’eux, et ces femmes restent à présent dans une angoisse profonde.

« Je me souviens encore du jour où il devait repartir sur le théâtre de la guerre. Ce n’était pas le même climat que ses précédentes missions. C’était comme un pressentiment en moi et mes enfants. Nous étions tous en pleurs », se rappelle l’épouse Greou.

« Après 25 ans de dignes et loyaux services dans l’armée, nous lui avions suggéré de rester. Mais sa réponse nous avait quelque peu confortés : J’ai juré sous le drapeau. Laissez-moi partir. C’est ma vocation, je ne saurais me dérober. Nous savons délibérément fait le pari de mourir s’il le faut à la place de la population civile », raconte l’épouse meurtrie.

En sa qualité de femme leader et responsable d’une association d’épouse de militaires tombés, Madame Greou reçoit dans ses moments d’autres veuves de militaires qui viennent se renseigner auprès d’elle si l’Etat a enfin décidé de leur accorder la moindre attention ». « Nous n’avons rien reçu des autorités. Nos tentatives d’en savoir auprès de l’état-major ont toujours été infructueuses. Nos enfants pleurent leurs papas et nous-mêmes les pleurons. Nos dirigeants n’ont pas pitié de nous », assume-t-elle.

« La pension qu’ils m’ont promise n’est jamais tombée. Mes enfants et moi ne savons plus à quel saint nous vouer », confesse Assanatou Doumbia, veuve de l’adjudant Moussa Koné tué en 2018 lors d’une attaque dans la région de Gao. Aujourd’hui, signale-t-elle, je dois ma survie et celle de mes enfants à mes frères qui répondent promptement chaque fois que je leur fais part de mes préoccupations. « Sans eux je ne saurais avoir le prix d’un sac de riz et la popote ».

Djeneba Diarra, présidente de l’Association des femmes de militaires de Kati se bat depuis plusieurs années auprès des veuves du camp militaire de la 3ème région militaire. Hélas ! « Le bilan de notre combat semble vain tant la volonté politique n’y est pas véritablement ».  

Le sort du soldat Lamissa Berthé, demeure inconnu après l’embuscade tendue dans le centre du Mali le 20 septembre contre le contingent de l’Armée de terre au sein duquel il était. Alors que le gouvernement malien n’annonce que 10 morts identifiés sans Lamissa, les proches de ce dernier attroupés ce jeudi 24 septembre sous le géant eucalyptus du domicile paternel sis au camp militaire de Kati restent encore dans l’anxiété, sans nouvelles de lui.

Fuite en avant et graves manquements

A la Direction du service social des Armées, personne n’ose piper mot sur la situation des familles des militaires tombés au front. Alors que de 2013 à nos jours, l’on dénombre plusieurs  centaines de soldats maliens tués sur le théâtre de la guerre anti djihadiste et terroriste.

Le capitaine Dagaba Kanté, un des responsables du service social s’abstient d’émettre le moindre commentaire. Quelle irresponsabilité quand bien même il s’agit de la grande muette. Il est pourtant celui qui a en charge les familles des victimes du camp du régiment des commandos parachutistes.

C’est une disposition constitutionnelle au Mali, que les familles de militaires tombés au front soient prises en charge jusqu’à ce que les ayants droit soient majeurs.

Le service social des Armées, créé par le décret 00-534/PRM du 26 octobre 2000, est sensé octroyer des aides en nature et en espèce aux militaires en difficultés et à leurs familles, aux anciens combattants, aux veuves et orphelins…

Cette structure est de plus en plus décriée tant ses prestations restent aux antipodes des attentes. Sur 10 familles sinistrées rencontrées au camp des commandos parachutistes, aucune ne s’est évertuée à prononcer le moindre mot sympathique à propos du service social.  

Même si la hiérarchie militaire rechigne de l’avouer, l’objectif global de couverture sociale des militaires et de leurs familles semble, on ne peut plus, biaisé.

La responsable de la Direction du service social des Armées, le Colonel Mariétou Dembélé, s’en défend : « en cas de décès du militaire sur le théâtre d’opération le service social octroie un montant forfaitaire. C’est un geste du commandement. Directement, à l’annonce de son décès nous octroyons 100.000 FCFA et 200kgs de riz à sa famille. Et après enregistrement du dossier, le commandement met à la disposition du service social un (01) million de FCFA pour appuyer la famille du défunt ». « Pendant cette crise, nous venons beaucoup en aide aux veuves qui ont perdu leurs maris sur le théâtre d’opération. Mais nous prenons aussi en compte toutes les veuves des militaires décédés. Les veuves sont enregistrées au niveau du service social. Il y a des orphelins qui sont même parrainés ».

Hélas ! Ces arguments qui évoquent pourtant la norme ne sont visiblement pas traduits en actes.

La fameuse Loi d’orientation et de programmation militaire adoptée en 2015, et qui sera déroulée sur un investissement de plus 1 230 milliard FCFA en 5 ans, reste toute aussi évasive sur l’assistance dont  devraient bénéficier les familles des militaires.

 

Enquête réalisée par Alco DEMBELE,

Avec le soutien logistique et éditorial de la CENOZO

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