Samedi 07 Décembre 2019

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Service public, Cameroun | Les parrains à qui appartiennent les projets

Alors que le président Biya prend de l’âge, une kleptocratie se désintègre

Chief Bisong Etahoben

Le Cameroun était habitué à la mauvaise gestion et aux escroqueries des “parrains” du parti au pouvoir sur les projets de l'Etat. Mais maintenant que le président de la république a 86 ans, une lutte pour la succession pourrait apporter une amélioration  à la gouvernance du pays, ou au contraire… empirer les choses.

Dans le sud-ouest du Cameroun à Manyu, aucune route ne relie les villages d'Obang à la moindre ville d’écoulement de produits. Une triste situation, car les agriculteurs ont besoin d'une route pour pouvoir apporter leurs produits aux consommateurs.

Ce n’est pas qu’il n’y ait jamais eu d’argent pour en construire. Une allocation budgétaire annuelle pour la construction des routes nécessaires a été faite à un contractant, M. Ndifor (1), à partir du début des années 2000. Lorsque j'ai rencontré le fameux M. Ndifor lors d'une soirée à Yaoundé, je lui ai posé quelques questions à ce sujet. Ndifor a déclaré ne pas connaître les villages en question. Lorsqu’on lui a rappelé qu'il était censé y avoir construit des routes, l'homme s’est mis à rire et a répondu: «Oh, ça. Ne croyez pas tout ce qui est écrit dans le budget de l'État. »

Cette réunion a eu lieu il y a quatorze ans, en 2005. Aujourd'hui, il n'y a plus de routes dans la région d'Obang, à l'exception des anciennes routes en terre pour l’exploitation du bois, qui ont toujours été là. Et depuis que les compagnies forestières, après l'avoir épuisée, ont cessé d'extraire le bois de la forêt, elles sont maintenant quasiment impraticables.

« Vous ne devriez pas croire tout ce qui est écrit dans le budget de l'État »

Voici comment les citoyens ordinaires du Cameroun ont passé les quatre dernières décennies, toutes gouvernés par le président Paul Biya, maintenant âgé de 86 ans : voir l'argent passer comme un mirage et rarement en bénéficier d’une quelconque manière. Pendant la campagne électorale présidentielle d'octobre 2018 au Cameroun, au cours d'un débat télévisé, le panéliste d’un candidat de l'opposition a demandé à un représentant de Biya de nommer un seul projet de développement que son gouvernement avait mené à bien, après trente-six ans de pouvoir. Sous l’insistance de la question, le représentant s’est étalé sur la longue expérience de Biya en tant que chef d'Etat sans jamais répondre à la question.

Même les rapports officiels soulignent que très souvent, les activités de l'État ne profitent pas à la population. Le rapport de 2016 de la Commission régionale de suivi pour les projets d'investissement public de la région de l'Est (2) indique que rien qu'en 2015, 40% de tous les projets d'investissement destinés à la région, ont été abandonnés. Il s’agissait de projets d’infrastructures routières, de structures sanitaires, de salles de classe et de forages d’eau: tous mal exécutés par ceux qui en avait la charge et probablement aussi, le plus souvent, l’objet de malversations économiques.

Les chiffres sur le manque à gagner dû à la corruption dans le pays, varient énormément, passant de deux millions de dollars américains sur cinq ans à un milliard et demi de dollars américains au cours de la dernière décennie. Le choix du rapport à considérer dépend en grande partie de votre définition de la corruption: où commence-t-elle et où finit-elle? Les détournement liés à des contrats publics - tels que les routes - peuvent figurer dans un certain nombre de cas, mais qu'en est-il des salaires versés aux nominations népotistes d'individus incompétents, des avantages énormes et des primes pour des ministres et hauts fonctionnaires, des subventions pour des ONG de développement et des entreprises de restauration qui se trouvent être dirigées par des amis et des parents de politiciens du parti au pouvoir? Selon les calculs de l’ OCCRP l’année dernière, le président Biya aurait consacré au moins trois millions de dollars américains par an, à des visites à Genève, en Suisse (3).

La commission anti-corruption CONAC fait du bon travail en révélant les dépenses frauduleuses de l’État sur les grands projets. Mais ce sont les pouvoirs politiques en place qui décident si les coupables identifiés vont en prison ou si le rapport les incriminant est ignoré. (Plus à ce sujet ci-dessous.)

 Des agriculteurs fantômes

Voici donc le Cameroun tel que nous le connaissons: un pays qui ne peut pratiquement jamais construire ou entretenir un projet de route, d’hôpital, d’école, d’autobus, d’agriculture ou d’emploi sans être détourné à des fins lucratives par des personnes proches du pouvoir; c'est-à-dire, de Paul Biya. C’est le pays où, en 1982, année de l’arrivée au pouvoir du président Biya, une nouvelle papeterie a pris feu deux mois après son ouverture, après que des «experts» sans grande expertise (leurs études de faisabilité n’ayant jamais fait l’objet de vérification ou d’examen collégial), avait empoché l’équivalent de 16 millions de dollars américain (4). C'est le pays où la banque de Crédit des Agriculteurs, Fonader, a fait faillite en 1989 après avoir prêté la plus grande partie de l'argent à des comptes d'agriculteurs «fantômes» fictifs, derrière lesquels se cachaient des amis et des parents des dirigeants (5); et où la Société de Développement du Blé, Sodeblé, a fermé ses portes après avoir à peine produit un vingtième des 120 000 tonnes annuelles de grains promises par le gouvernement. La faillite s’est produite dans un contexte de rumeurs selon lesquelles le groupe avait «financé des voyages, des baptêmes, des mariages et d’autres avantages divers en faveur de cadres de la société et de fonctionnaires de l'administration régionale» (6).

Sodeblé n'a jamais rouvert ses portes; Chaque année, le Cameroun consacre encore environ trois millions de dollars américains de ses réserves de change à la seule importation de blé.

Sodeblé a financé des voyages, des baptêmes, des mariages et des avantages divers

Immunité

Sous la pression des pays donateurs, une commission anti-corruption a été créée dans le pays en 2006. Les enquêtes de la Commission anti-corruption du Cameroun, CONAC, ont depuis aboutit à un certain nombre de rapports retentissants, accessoirement, à des recouvrements de fonds et même occasionnellement, à des arrestations et à l'emprisonnement de coupables. Parmi eux, figurait notamment un ancien Premier ministre, Ephraim Inoni, qui a été arrêté en 2012 après avoir été impliqué dans des décennies de détournement de fonds à grande échelle qui avaient entraîné la faillite de la compagnie aérienne nationale Camair. (Ironiquement, Inoni avait lui-même lancé six ans plus tôt, la campagne juridique  anti-corruption - appelée l'opération Sparrowhawk - censée appuyer les travaux de la commission anti-corruption).

Cependant, le cercle restreint et les protégés de Biya ont toujours semblé être intouchables. Un rapport du CONAC en 2011 (7) qui accusait le secrétaire général du Premier ministre à l’époque, Jules Doret Ndongo, de complicité dans la double facturation à l'État pour la construction d'une route dans le centre du pays - qui avait engendré un coût excédentaire de trente et un million de dollars américain - a été vivement contesté par le ministère des Travaux publics, qui l'a qualifié de «faux». Les implications du rapport ont été ignorées et Doret Ndongo est toujours ministre. De même, rien du tout ne s'est produit lorsque l'actuel ministre des Finances, Louis Motaze, en 2011, alors qu'il était ministre des Transports, avait surfacturé de 12 millions de dollars américains sur l’acquisition de deux avions chinois, même après que le député de l'opposition, Joshua Osih, a accusé Motaze au parlement, d’avoir détourné les fonds au profit d'une "mafia".

« Rien ne s’est passé lorsque le ministre des Transports a surfacturé de 12 millions de dollars américains »

Les médias et les partis de l’opposition dénoncent la corruption du système au Cameroun et le favoritisme judiciaire depuis des années. Mais, comme le CONAC, ils sont souvent également ignorés, ce qui est d’autant plus facile grâce à l’abondance d’infox et de journalisme de “petites enveloppes” - la pratique selon laquelle des journalistes complaisants acceptent de l’argent de la part de gens puissants pour publier des articles en leur faveur et calomnier leurs adversaires. En conséquence, le système a perduré : pour avancer au Cameroun, vous deviez vous faufiler aussi près que possible des représentants du gouvernement Biya et du parti au pouvoir, espérer une manne et commencer à vivre la belle vie lorsque vos efforts payent.

L'ancien ministre de l'Éducation nationale, Adamu Ndam Njoya, aujourd'hui l'un des chefs de partis d'opposition camerounais, a déclaré: «Nous attendons toujours de voir le jour où un Camerounais, nommé à un poste de responsabilité, baissera la tête et se mettra à pleurer à cause des lourdes responsabilités liées au poste. Au lieu de cela, les gens organisent toujours des fêtes pour célébrer les nominations, parce que les personnes nommées, leurs familles et leurs proches y voient l'occasion de s'enrichir avec les budgets alloués aux postes auxquels ils ont été nommés. Plus le budget est élevé, plus grandes sont les festivités».

« Plus le budget est important, plus grandes sont  les festivités »

Très impopulaire

Même lorsque de nouvelles entreprises étaient créées avec l'intention explicite de les gérer correctement, souvent grâce à un soutien extérieur, les choses continuaient à mal tourner. En 2012, la nouvelle structure de financement des agriculteurs, le Crédit Agricole, a subi le même sort que la précédente banque rurale Fonader, bien qu'il ait bénéficié de l’accompagnement de la Société allemande d'investissement et de développement (DEG) et qu'il était géré par Hubert Rauch un gestionnaire tout aussi allemand. Lors de la liquidation, le Crédit Agricole devait à ses clients l'équivalent de 314 millions de dollars américains en raison de créances douteuses contractées essentiellement par des ministres, des responsables de sociétés d'État et d'autres hauts fonctionnaires. Et bien qu’une source du ministère des Finances de l’époque a admis que «de hauts responsables du gouvernement et du parti au pouvoir avaient emprunté de grosses sommes d’argent sachant qu’ils ne rembourseraient jamais» et que «le directeur Hubert Rauch avait été induit en erreur pour accorder des prêts à plusieurs barons du parti au pouvoir », la faillite a été reprochée à un seul individu: le liquidateur de la banque, Frederick Ekande, expert judiciaire et ancien membre du Parlement. Reconnu coupable d'avoir détourné l'équivalent de plus d'un demi-million de dollars américain, Ekande croupit toujours en prison.

Le même scénario s'est reproduit lorsqu'une nouvelle compagnie aérienne a été créée en 2011 pour remplacer la défunte Camair. Même si deux directeurs avaient déjà été emprisonnés et qu'un Premier ministre était sur le point de subir le même sort, pour "la mauvaise gestion, les détournements de fonds et les emprunts excessifs" qui avaient détruit la compagnie aérienne précédente, les habitudes des "ministres et directeurs généraux de sociétés d’État d’emmener leurs épouses et leurs petites amies en voyages à travers le monde sans acheter de billets (8)", ont tout simplement repris avec la Camair-Co. Une fois de plus, il y avait aussi un «recrutement excessif» de travailleurs «sans les qualifications requises» qui avaient été «envoyés par les parrains habituels (9).». Tout cela s'est reproduit, même s'il y avait maintenant deux nouveaux cadres néerlandais détachés auprès de l'entreprise avec la mission explicite de mettre la compagnie aérienne sur la bonne lancée.

« Ils ne sont pas enthousiastes car ils ne voient pas la possibilité de gains personnels »

Ils ont tenu moins de deux ans. Lors de son départ en 2012, le premier cadre néerlandais, Alex van Elk, a déclaré à la presse locale que ses tentatives d’ "ajuster le processus de recrutement conformément aux normes internationales" avaient été contrecarrées par de hauts responsables du gouvernement qui avaient à nouveau imposé à la société des "employés non qualifiés". Johannes Boertien, qui avait été le second de Van Elk et avait pris la relève après le départ de celui-ci, est resté jusqu'en septembre 2013, mais est également parti, affirmant qu'il n'avait pas été en mesure de "mettre en pratique sa feuille de route pour l’organisation". Un article paru au Cameroun a révélé que Boertien était devenu «très impopulaire pour avoir unilatéralement nommé un directeur commercial pour la société sans avoir consulté les autres membres du conseil d’administration»,  dont la préoccupation, vraisemblablement, était au sujet de personnes qu'ils auraient voulu nommer (10).

Une série de six partenariats public-privé, appelée CARPA (Conseil d’Appui à la Réalisation des Contrats de Partenariat), qui avait été créé, sous le regard attentif de la Banque mondiale et d’organisations françaises de développement, pour la construction d’un tramway, d’un hôpital, d’une ville universitaire entière et d’un réseau ferroviaire de transport à partir de 2013 n'a pas non plus produit grand-chose à part, comme l'a qualifié un site camerounais d'actualités, en avril de cette année, "un fiasco". «La plupart des personnes chargées de veiller à la réalisation des projets n’en sont pas enthousiastes car (…) elles ne voient pas la possibilité de gains personnels sous forme de dessous-de-table et de pots-de-vin», a déclaré un haut responsable du ministère de l’Économie, de la planification et du développement régional à qui il avait été demandé de s’exprimer dessus.

Les guerres de palais

Mais, à mesure que Paul Biya vieillit, certains changements semblent enfin se profiler à l'horizon. Ce que les enquêtes anti-corruption, les partis d'opposition et les cabinets de conseil de partenaires de développement étrangers ne pouvaient pas réaliser, à savoir mettre fin à la kleptocratie de Biya, pourrait maintenant se produire naturellement, alors que le père du système approche les 87 ans. Le problème est que personne ne peut prévoir ce qui viendra après.

Le grand parrain a commencé à laisser les rênes du Cameroun aux mains d'une nouvelle génération en janvier de cette année. Un nouveau ministre, Ferdinand Ngoh, personne de confiance de l'épouse de Paul Biya, Chantal, a commencé à assumer les affaires courantes du gouvernement. Cela fait jaser à Yaoundé. Ngoh Ngoh allait-il être un successeur fidèle, un nouveau Biya? Ou faisait-il, en tant qu'ami proche de la femme beaucoup plus jeune de Biya, Chantal (48 ans) - les deux venaient d’ailleurs du même village de la communauté Nanga Eboko au Cameroun - partie d’une nouvelle faction sur le point de prendre le pouvoir à l'élite de l’ethnie majoritaire de Biya, les Bulu ? Et s'il y avait une nouvelle faction, qu'est-ce que cela signifierait en termes d'accès privilégié aux caisses de l'État et à la protection juridique?

Chantal tenait la main de Paul Biya et l’agitait pour lui

De nouvelles nominations simultanées au gouvernement semblaient confirmer que Chantal Pulchérie Biya-Vigouroux - dont la grande coiffure rouge vif avaient inspiré la création de sites Web entiers - avait ses propres plan sur le pouvoir. Non seulement son vieil ami, Ngoh Ngoh, était-il maintenant le ministre le plus puissant du Cameroun, mais quatre autres nouveaux ministres et hauts fonctionnaires avaient tous déjà travaillé ou travaillaient encore avec le bureau de Chantal, ses fondations caritatives ou son église. Pendant un certain temps, Chantal avait été perçue comme une force prête à prendre la relève de son mari. Cette impression s’était renforcée lorsque, lors d’un événement public tenu au mois de mai de cette année, elle est apparue aux côtés d’un Paul très âgé et affaibli, à qui elle tenait la main et l’agitait pour lui.

Les rumeurs ont été déclenchées par Jeune Afrique, le mensuel panafricain francophone qui, en février de cette année, a parlé de la montée de Chantal. Pour ne pas être en reste, le journal pro-Biya l'Avocat a même imprimé une photo de Ferdinand Ngoh Ngoh en première page de son journal titré "Une mafia à la conquête du pouvoir". Dans un tweet, Chantal Biya a vivement démenti avoir de telles ambitions et insisté sur son seul intérêt par le travail de charité.

Mais ensuite, il a été dit d’un autre ancien acolyte de Biya, l'ancien ministre Laurent Esso - aujourd'hui ministre de la Justice - qu’il entrait en jeux pour la succession. Many, un observateur avisé du palais de Yaoundé a interprété les sorties publiques répétées d’un proche associé d'Esso, le magnat de la télévision Amougou Belinga, comme un indicateur de la participation du ministre de la Justice à la course au pouvoir. Lorsque Vision4, la chaîne de télévision de Belinga, a publié un discours de haine ethnique (11) qui aurait signifié une peine d'emprisonnement  en vertu des lois du pays, strictes en matière de diffamation, non seulement Belinga s'est tiré indemne, mais le chef de la Commission des Communications, Peter Essoka a, lui, été condamné à une amende de 30 000 dollars américains après que Belinga l’a accusé de lui avoir porté “préjudice” en comparant sa chaîne de télévision à la radio génocidaire “Radio Mille Collines” du Rwanda.

C’est ensuite, Parfait Ayissi, un journaliste relativement modeste de Vision4, qui a été libéré après avoir été arrêté pour le viol d'une jeune fille de 14 ans. Quand Ayissi, après sa libération, s'est moqué à plusieurs reprises de la fille à la télévision en toute impunité, l’élite de Yaoundé a commencé à se demander à quels puissants nouveaux parrains elle devrait maintenant se tourner pour obtenir assistance et protection.

Une main affaiblie

Ce n'était sûrement plus tellement Biya. Parce que même des individus qui avaient toujours été proches du président avaient récemment été arrêtés par la police. L’année dernière, ce sort est tombé sur l’homme d’affaires Mohammadou Dabo, grand sponsor du parti au pouvoir et proche associé de Biya lui-même. Après avoir encaissé une avance de plus d’un million de dollars américain pour rénover l’aéroport de Garoua en 2011 et n’avoir rien accompli depuis, Dabo n’avait jamais été inquiété par le système judiciaire pendant sept ans, et s’est subitement retrouvé devant les tribunaux pour interrogatoire et pourrait, selon à une source du Tribunal pénal spécial, se rendre bientôt en prison pour «abus de confiance, escroquerie, détournement de fonds publics et falsification de documents commerciaux et bancaires». «Tout porte à croire qu'il ne sera plus libre très longtemps », a déclaré la source, un juriste du cabinet du procureur du Tribunal pénal spécial.

« Soudainement, même les «fils» de Biya ont été arrêtés »

En janvier de cette année, encore plus choquant, l'ancien ministre de la Défense, Edgar Alain Mebe Ngo'o, a été arrêté pour corruption dans le cadre d'un contrat d'achat d'armes passé avec la société française MagForce (12). Les contrats en question avaient été signés plusieurs années auparavant, en 2010 et 2011, et les autorités judiciaires françaises - qui avaient arrêté les complices français à MagForce en France - avaient fait pression sur le Cameroun pour qu'il agisse contre Mebe Ngo’o au moins depuis 2014, mais des articles de presse en France et au Cameroun présumaient que celui-ci jouissait d'une telle protection qu'il ne se retrouverait jamais face à la justice. L’homme a toujours été très intimement lié au président Paul Biya après tout. Dans les rues de Yaoundé on parlait même couramment de lui comme du "fils" illégitime de Biya.

Son arrestation, en janvier, a donc envoyé une onde de choc à travers le Cameroun. Les commentateurs, cités dans de nombreux journaux et à la radio, ont alors affirmé que «la faction» de Ferdinand Ngoh Ngoh et de Chantal Biya étaient «derrière l'arrestation».

Et c’est encore arrivé à un autre «fils» de Biya également(13). Cette fois, la cible était Gilbert Baongla, un homme politique à la tête du parti républicain d'opposition. Baongla, qui a toujours affirmé être le fils de Biya pendant des années sans être contredit, avait également toujours bénéficié d'une protection. Il semblait avoir un privilège extraordinaire quand il s'agissait de dire ce qu'il pensait où et quand il le voulait: il a même accusé le puissant ministre Atanga Nji de corruption, de complot et de "trahison du peuple" à la télévision, aux heures de grande écoute, sans en subir la moindre conséquence. Mais début juin, Gilbert Baongla a lui aussi été arrêté, à la suite d'une plainte déposée par Amougou Belinga, le directeur de la télévision, ami intime du ministre de la Justice, qu'il avait accusé de contrebande et d'espionnage (14).

Une belle route

La question de savoir si la lutte de succession, avec l'emprise de moins en moins ferme du président sur l'État, conduira à un pays mieux géré, reste incertaine. Le pouvoir judiciaire sous Esso semble souffrir d’autant de favoritisme qu’auparavant, et le nouveau ministre d'État Ferdinand Ngoh Ngoh, associé à la «faction Chantal» - a déjà été impliqué dans des contrats scandaleux de construction pour la Coupe d'Afrique des Nations, dont le résultat, tout simplement parce que les routes, les hôtels et les stades nécessaires n’ont jamais été construits, est que le Cameroun a perdu l’opportunité d’organiser l’événement sportif cette année.

Il y a tout de même quelques signes positifs, même faibles, que les fonctionnaires - peut-être motivés par l'incertitude de leurs postes et de leur carrière, ou, au contraire, heureux de pouvoir enfin se concentrer sur leur travail - ont commencé à produire de meilleurs résultats qu'auparavant. La route Ayos-Abong Mbang-Bognis, au centre du scandale de la double facturation de 2010, semble aujourd’hui, bien entretenue. Une récente série de routes qui avaient été prévues d’être achevées l'an dernier dans le sud et le nord-ouest du Cameroun, habituellement négligés, sont presque totalement achevée. Même si, dans certains cas, les routes avaient à nouveau coûté plus cher qu’elles auraient dû et que quelques-unes ont été retardées en raison d’actions armées par des militants qui ont pris les armes contre l’État de Yaoundé, notre équipe (15) a constaté que presque toutes avaient, en effet, été construites. Ce qui semble avoir aidé est la pratique de plus en plus rigoureuse des organisations donatrices consistant à retenir l'argent jusqu'à ce que des résultats réels soient visibles.

Une autre nouveauté est la mise en place par les services répressifs de numéros verts grâce auxquels les citoyens peuvent dénoncer les actes répréhensibles.

L’ancienne élite peut créer de nouvelles factions kleptocratiques

D'autre part, à mesure que se joue cette guerre de succession, il se pourrait que celui qui sorte victorieux risque tout simplement de rétablir la kleptocratie à sa manière. Un autre scénario serait celle d’une lutte prolongée entre les factions pour avoir accès à divers creux, ce qui risquerait de fragmenter l'ensemble de l'État. Si cela se produisait, l'armée pourrait se sentir justifiée de prendre le pouvoir sous le prétexte de rétablir l'ordre public. 

Un premier signe de la possibilité d'un tel scénario a été la diffusion dans les médias, en début juin, d'une déclaration assez curieuse et non signée, prétendument d'officiers supérieurs de l'armée, qui s’indignait des affrontements entre les factions du «clan Bulu» (ethnique) autour de Paul Biya et la communauté «Nanga Eboko» de Chantal Biya. Dans la lettre, les militaires anonymes menaçaient d'intervenir si la situation n'était pas réparée pronto.

Si cette lettre est authentique (ce qui n’est peut-être pas le cas, car on ne sait jamais au Cameroun), une troisième force se constitue au sein de l'armée. Et avec l’armée camerounaise en proie à des scandales de détournement de fonds et de violations des droits de l’homme, ce serait sans aucun doute le pire scénario. La communauté internationale devrait en prendre note.

 

(1)    Le nom a changé; il est depuis, décédé et ne pourrait pluss être invité à commenter.

(2)    Pour le rapport régional, voir: https://allafrica.com/stories/201602241006.html.

(3)    Pour l'enquête du CIPC, cliquez ici https://www.occrp.org/fr/investigations/7653-paul-biya-cameroon-s-roaming-president.

(4)    D’après une enquête menée par un groupe de journalistes (dont Bisong Etahoben faisait partie) à l'époque.

(5)    La prise de contrôle par l’élite, de petites exploitations précédemment subventionnées par Fonader est documentée ici: http://www.cifor.org/publications/pdf_files/WPapers/WPaper139Nkongho.pdf.

(6)    D’après l’interview de membres du personnel de Sodeblé à l'époque.

(7)    L'affaire est décrite par Franklin Tougwa sur www.researchgate.net.

(8)    Selon des sources de Camair et plus tard, des sources de Camair-Co qui ont été interviewées à différentes occasions au fil du temps.

(9)     Idem

(10)  Voir https://cameroonpostline.com/cameroonian-born-mbotto-edimo-is-new-camair-co-gm/

(11) Le discours de haine était dirigé contre la population anglophone du Cameroun, qui s'est longtemps sentie désavantagée par l'élite francophone de Yaoundé. Pendant le discours, l’animateur principal de Vision4 a comparé tous les anglophones à un petit groupe d'insurgés actifs dans la région du nord-ouest du pays et a appelé à une action contre "tous les terroristes". Voir: http://cameroonnewsagency.com/40-bitter journalistes-pétition-anglophones-ncc-haine-parole-vision-4-journaliste-anglophones / .

(12) Voir, par exemple, https://www.jeuneafrique.com/748540/societe/soupcons-de-corruption-au-cameroun-les-enquetes-qui-touchent-mebe-ngoo-se-poursuivent/ (en français).

(13) Biya a, à côté de ses enfants officiels, au moins trois "fils illégitimes": le ministre des Finances, Louis Motaze - celui des avions chinois - serait le troisième.

(14) Voir: http://natimesnews.com/yaoundenational-times-the-purported-eldest-son-of-president-paul-biya-georges-gilbert-baongla-has-been-arrested-and-detained-at-the- police judiciaire de yaounde /

(15) L’ONG Data Cameroun http://datacameroon.com/ a aidé à cartographier un ensemble de routes puis à vérifier leur achèvement.

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