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Le Chérif à IBK: « Si vous voulez connaître mon candidat, patientez! »

Ils ne s’étaient pas vus depuis de longs mois: le président IBK et le Chérif Nioro alias Bouyé se sont enfin rencontrés jeudi 25 janvier 2018 lorsque le chef de l’Etat s’est rendu à Nioro pour présenter ses condoléances au Chérif à l’occasion du décès d’une des épouses de ce dernier (la défunte s’appelle Hadj Mint Moulaye Idriss -paix à son âme).

Imposante délégation présidentielle

Pour donner aux condoléances une dimension nationale, IBK a mis dans sa délégation un notable de chaque région du Mali ainsi que des ministres et chefs d’institutions. Sans compter les leaders religieux, traditionnels et associatifs de tous bords, y compris ceux du Haut Conseil islamique, de l’Union des Jeunes Musulmans (UJMA), de la Ligue des Imams (LIMAMA), de l’Eglise Catholique et de l’Eglise protestante. Soit quatre dizaines de personnalités… Tout ce beau monde prend place, jeudi 25 janvier vers 13 h, dans l’avion de transport de troupes de l’armée. Après une heure de vol, l’appareil atterrit à l’aéroport de Nioro. A l’accueil: Moulaye Haidara, premier fils du Chérif. Après les honneurs militaires rendus par la fanfare nationale, la délégation du chef de l’Etat fonce au domicile du Chérif.

Ce qui a été dit

Après les salutations d’usage, le représentant des familles fondatrices de Bamako, au nom du président de la République, prend la parole. Il dira avoir été autorisé par le Président à présenter les condoléances de la nation au Chérif. Il charge ensuite un griot de faire des bénédictions pour le repos de l’âme de la défunte. Le griot s’exécute avant de demander au Chérif, au nom d’IBK, de faire des bénédictions personnelles pour le Mali qui s’apprête à organiser des élections cette année.

Le Chérif prend alors la parole. Il dira que l’occasion n’est pas appropriée pour parler de politique mais qu’au regard de la période électorale qui approche, il en touchera deux mots. Le Chérif dit suivre, comme son père, les traces du Prophète MohamMed (paix et salut sur lui), lequel, en plus de sa dimension prophétique, était un homme d’Etat qui avait pour mission de bâtir un califat musulman. D’où sa mission politique. Cependant, poursuit le Chérif, toutes les décisions du Prophète (psl) étaient rendues publiques. « Voilà pourquoi, en 2013, j’ai décidé publiquement d’apporter mon soutien à IBK et j’ai appelé les musulmans à voter pour lui. Si vous voulez savoir le candidat que je soutiendrai en 2018, je vous demande de patienter. Si je dois soutenir un candidat, je le ferai publiquement comme je l’ai fait en 2018 », confie Bouyé à ses interlocuteurs. En ce qui concerne les bénédictions pour le pays, le chef Hamalliste exhorte: « Je demande à toutes les personnes présentes d’associer leurs prières aux miennes pour que le Mali ait un président qui réponde aux aspirations du peuple malien ».

Que déduire des propos du Chérif?

Même si l’objet officiel de la visite était de présenter ses condoléances à un veuf éploré, IBK n’aurait pas craché (loin de là!) sur un soutien ouvert de Bouyé à sa future candidature. Or, en ce sens, les propos du Cherif ne rassurent pas IBK: le chef religieux n’a donné au chef de l’Etat aucune promesse de soutien pour la présidentielle de 2018. Ce refus de s’engager en faveur d’IBK confirme le grand froid qui caractérise depuis des mois les relations entre les deux hommes. Et c’est sans doute parce qu’il le sait que le président du Haut conseil islamique, Mahmoud Dicko, a récemment tenu sur la Radio islamique un prêche au vitriol contre IBK avant de déclarer que le candidat choisi par le Chérif sera celui des musulmans: « En l’état actuel des choses, nous nous en remettons au Chérif de Nioro. Nous suivrons ses instructions à la lettre. Qu’il nous montre juste la voie à suivre. Les musulmans maliens doivent retenir une seule chose : la voie tracée par le Chérif de Nioro sera la nôtre ! Pas question pour nous, même d’approcher quelque chose qu’il déteste ! » .

vieux contentieux entre Chérif et IBK

Si le Haut conseil islamique lie son choix à celui du Chérif, alors IBK devra tirer un trait sur tout soutien des groupes et leaders religieux à sa candidature. En effet, le contentieux qui l’oppose au Chérif est lourd et est allé crescendo. De nombreux exemples en témoignent.

* Lors de la fête du « Maouloud » 2017, le Chérif de Nioro a déclaré publiquement avoir été trahi par IBK et a promis des représailles.

* Joignant le geste à la parole, le Chérif a refusé une voiture 4X4 neuve que lui a envoyée IBK. Il a ensuite refusé de se faire évacuer par l’avion présidentiel pour des soins au Maroc; le voyage sera alors pris en charge par le roi du Maroc qui a affrété, au profit du chef religieux, un avion médicalisé pour évacuer le Chérif.

* Autre signe de gros temps, le Chérif a éconduit de nombreux porteurs de valises du pouvoir et, comme par hasard, ni le président du Haut conseil islamique, ni le populaire leader d’Ançardine International, Ousmane Madani Haidara, n’ont fait le déplacement de Koulouba pour présenter leurs vœux de nouvel an au chef de l’Etat!

Les raisons d’un divorce

Pour rappel, l’idylle entre IBK et le Chérif, guide spirituel des Hamallistes, remonte à 2012. Contraint de lâcher le pouvoir, Amadou Haya Sanogo, alors capitaine et maître de Kati, cherche un candidat présidentiel susceptible de restaurer l’Etat, de redonner confiance à l’armée et de ne pas chercher des poux dans la tête des putschistes. Le choix tombe sur IBK. L’une des premières personnalités auxquelles Sanogo présente IBK s’appelle Bouyé, le Chérif de Nioro. Vieil ami du général Moussa Traoré, Bouyé est de ceux qui ont vivement approuvé le putsch du 22 mars 2012. Très écouté des milliers de membres de sa confrérie, il l’est aussi du Haut Conseil Islamique présidé par un de ses proches, l’imam Mahmoud Dicko. Il dit donc à IBK: « Je soutiens Sanogo et comme Sanogo te soutient, je te soutiendrai aussi. ». Entente conclue. Bouyé entame aussitôt la mobilisation des musulmans en faveur d’IBK. Il met en branle l’association islamique « Sabati 2012 » dont Mahmoud Dicko avait, quelques mois auparavant, dit, lors d’un meeting, qu’il pouvait parler au nom du Haut Conseil Islamique. Un semblant de compétition se tient entre une dizaine de candidats théoriquement acquis aux valeurs de l’islam et qui ont accepté de se soumettre aux auditions de « Sabati 2012 ». A chacun d’eux, « Sabati 2012 » soumet une liste de doléances: octroi de subventions publiques aux associations et écoles religieuses; interdiction de toute publicité sur le tabac et l´alcool; maintien d’un ministère du culte dans le gouvernement; promotion de banques islamiques, etc. « Sabati 2012 », au final, jette son dévolu sur IBK, au détriment de prétendants comme Mountaga Tall (CNID), Cheick Modibo Diarra (RPDM), Choguel Maiga (MPR) et Moussa Mara (parti « Yelema »). Le choix est officiellement proclamé à Nioro, le 19 juillet 2013, par Bouyé lui-même. « Bouyé a parlé. Les musulmans du Mali sont appelés à voter, le 28 juillet 2013, pour El-Hadj Ibrahim Boubacar Kéïta afin de le faire élire dès le premier tour! », exulte Moussa Boubacar Bah, président de « Sabati 2012 » et fils spirituel du Chérif. Bouyé, dans la foulée, débloque 100 millions de FCFA pour la campagne d’IBK. Certes, IBK ne doit pas sa large victoire électorale au Chérif ni à « Sabati 2012 » mais leur implication à ses côtés lui inspire des sentiments de gratitude. Aussi, avant même son investiture à la présidence, il se rend à Nioro pour rendre hommage à Bouyé.

La tension monte entre Bouyé et IBK dès la nomination du premier gouvernement. Un directeur de banque proposé par Bouyé perd la primature au profit d’Oumar Tatam Ly et des hommes proches des anciens présidents ATT et Alpha O. Konaré entrent au gouvernement. Bouyé n’apprécie guère et le fait savoir. D’autres faits viennent attiser sa colère:

* Le 27 novembre 2013, son ami nouvellement promu général, Amadou Haya Sanogo, est arrêté. Le chef religieux s’estime trahi par le nouveau chef de l’Etat;

* Contrairement à ses attentes, Bouyé n’est plus consulté par Koulouba sur les affaires publiques;

* A l’approche des législatives de 2014, il demande au RPM de faire liste commune avec des candidats qui lui sont proches et qui avaient soutenu IBK pendant la présidentielle. Certaines sections du RPM (Ségou, communes 5, 3 et 2 de Bamako,Kayes, Koutiala et de Nioro) acceptent les sollicitations du Chérif. Dans d’autres localités, les leaders du RPM les refusent (Sikasso, Yorosso, Nara, Kita, Kolokani, Niono). Dépité, Bouyé décide de soutenir lui-même les candidats rejetés par le RPM mais qui, présentés en indépendants ou sur d’autres listes de partis, seront battus. Les candidats, de Bouyé, généralement portés par la liste ADP-MALIBA, gagnent à Nara et Niono avant de se voir recalés par la Cour Constitutionnelle. Bouyé étale sa révolte sur la place publique. Lundi 20 janvier 2014, il reçoit du beau monde à Nioro, à commencer par le ministre du Culte, Thierno Diallo. Lors d’un sermon très attendu, il se demande, tout haut, comment IBK a pu laisser les juges de la Cour Constitutionnelle annuler à leur guise les suffrages des Maliens et proclamer des résultats qui, selon lui, « ne reflètent pas la vérité des urnes ». Et il conclut: « Nous n’avons pas eu droit au changement que nous attendions. Rien n’a changé depuis l’élection présidentielle. Au contraire, les ténors de l’ordre ancien restent en place ou refont surface alors que les partisans du changement sont jetés en prison ou exclus des affaires publiques! ». L’allusion au cas Sanogo saute, ici, aux yeux. Le comprenant, les ministres et personnalités présentes se font tout petits dans la foule. L’ORTM, en retransmettant la cérémonie, charcute le discours du Chérif. « Nous nous sommes battus pour que ce qui nous est arrivé en 2012 ne se reproduise plus. Or la menace revient », s’indigne le chef religieux. Il s’insurge contre le fait que tous les Arrêts de la Cour aient été pris en faveur du RPM: « Ce n’est pas parce qu’un parti est au pouvoir qu’il doit bénéficier de toutes les faveurs au détriment des autres Maliens. Si le RPM n’arrête pas d’être injuste envers les Maliens, je le combattrai plus fermement que je n’ai combattu l’ancien régime ! Je n’a pas combattu ATT par simple détestation mais parce qu’il se montrait injuste envers le peuple! ». Bouyé demande à IBK des sanctions contre les juges de la Cour. Il ajoute d’un ton de défi: « Le RPM doit se rendre compte que c’est le peule qui a offert le pouvoir à IBK et non le RPM, même si, en retour, IBK a donné le pouvoir au RPM. ».

* Pour ne rien arranger, vendredi 17 janvier 2014 au soir, Mecheoud Haidara, un des fils du Chérif, est tabassé par des gendarmes au poste de péage de Diéma et malgré les protestations du Chérif, aucun gendarme n’est sanctionné ! Or, Mecheoud n’est autre que le chef de l’Association « Tidianiya Hamawiya » du Mali. Il avait dirigé une campagne présidentielle à Sikasso et à Nara en faveur d’IBK. Son agression passe aux yeux du Chérif pour une humiliation personnelle…

Abdoulaye Guindo

Source : Procès-Verbal 29/01/18

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