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Portrait/Dramaturge et féministe : au Mali, Adama Traoré a tout pour déplaire aux islamistes

L’auteur, metteur en scène et comédien promeut les droits des femmes à coups d’attentats théâtraux, au risque de choquer. Dans la chaleur de Bamako, des fauteuils en pneus recyclés invitent à s’assoupir, mais Adama Traoré arpente déjà les couloirs de sa compagnie de théâtre, Acte Sept.

Les affiches de ses pièces jouées de Mexico à Paris sont placardées sur les murs. Femmes et Stéréotypes, Dépendance et Indépendance… Les thèmes sont sans équivoque. Comme la mention « Sans le soutien de l’Etat malien » estampillée sur ces mêmes affiches. Pourtant, l’artiste prolifique de 55 ans a largement fait ses preuves. Ses œuvres saturent son petit bureau. Son audace et, surtout, son positionnement de metteur en scène féministe l’ont rendu célèbre.

Sans plus de cérémonie, Adama empoigne l’une de ses pièces pour nous en lire les premières lignes. Les deux bagues de sa main gauche s’agitent alors qu’il entonne : « Allah Akbar ! […] Maintenant, nous avons le pouvoir, je vous le dis : mon objectif est de convertir toutes les femmes, de les soumettre à la charia, quitte à tuer toutes celles qui s’opposeront ! »

Au nez et à la barbe des terroristes

Le début de la pièce Kaklara ou jamais à genoux est brutal, Adama le sait. Du coin de l’œil, il vérifie son petit effet. Certains spectateurs, pris de panique, s’étaient mis à hurler lors de la première à l’Institut français de Bamako en 2012, se rappelle-t-il, malicieux. Il faut dire qu’il avait demandé à des actrices entièrement voilées de s’asseoir dans le public et de le prendre en otage.

Dans Kaklara, il met en scène une sœur, vêtue d’un voile intégral déchiré au niveau des seins et des fesses, qui refuse la radicalisation de son frère. Un geste audacieux alors que la guerre du Mali éclatait. D’autant que la pièce a été jouée dans toutes les campagnes en bambara, l’une des langues nationales, au nez et à la barbe des terroristes.

Fanta, son épouse et coéquipière sur scène, s’inquiète souvent des possibles représailles. Adama balaye ses doutes d’un geste de la main : « Les barbus ont envahi la place une fois en 2004 mais, depuis, pas d’incident. De toute façon, je préfère mourir debout ! » L’homme se considère en guerre, mais pas comme ces Français qui « n’ont rien compris ». « La France m’aidait avant, mais plus maintenant. Ce n’est pas avec des tanks qu’ils vont gagner. Merde, ils font comme les Américains. C’est une honte car c’est un pays qui a une longue relation avec l’Afrique ! », s’emporte-t-il.

Faire passer des messages tabous

L’Europe n’est plus sa priorité. Selon lui, « l’urgence est au Mali, c’est ici qu’il faut combattre pour changer les mentalités ». Son arme numéro un ? Le théâtre-action, créé sur mesure, notamment dans le domaine de la santé et des droits des femmes. « Personne n’aime lâcher le pouvoir, mais il faut que les hommes le fassent. » Il essaie de les convaincre à coup d’attentats théâtraux et via son Festival des réalités, qui a lieu tous les deux ans depuis plus de vingt ans.

Adama s’est mis au théâtre-action en 1997. L’association Danaya So (littéralement « maison de la confiance ») enchaînait alors les réunions pour informer les prostituées des traitements antiviraux, sans succès. Un coup de fil plus tard, Adama engageait la conversation avec elles et en faisait une pièce humoristique, jouée dans les maisons closes. Aujourd’hui, le partenariat continue.

Ce don pour faire passer des messages tabous, il l’emploie aussi pour parler d’excision, une mutilation génitale encore défendue par beaucoup. Les sketchs ne moralisent pas. Ils évitent même soigneusement de dire qu’il faut arrêter cette pratique. A la place, ils informent de toutes les conséquences de l’excision : la fistule, la stérilité, les hémorragies, la difficulté d’avoir des rapports, les douleurs, la mort.

Planification, allaitement, nutrition

Financés par le Fonds des Nations unies pour la population (le Fnuap, que les Etats-Unis n’alimentent plus depuis un décret de Donald Trump), ces sketchs ont tourné dans 24 localités du pays, de 2011 à 2013. Joués dans les centres de santé ou en plein air, ils continuent de faire du bruit aujourd’hui et englobent d’autres thèmes comme la planification, l’allaitement maternel et la nutrition.

Combien d’hommes au Mali prononcent ces mots-là ? « Hélas, je crois que nous sommes une minorité », lâche Adama. Son épouse confirme : on « traite » même son mari de féministe, comme si c’était une insulte. La belle-mère d’Adama a été la première à s’indigner. Un beau jour, elle a décroché son téléphone pour lui demander quand est-ce que, en tant que « bon chef de famille », il allait interdire à sa femme d’être comédienne, ce métier de mauvaise vie, peu compatible, selon elle, avec le rôle de mère.

Avec ses histoires féministes, Adama est régulièrement taxé de se prendre pour un « Blanc », un « toubabou ». Il s’adapte alors à l’accusateur pour argumenter : « Je ne vais pas leur parler de Simone de Beauvoir ! S’ils n’ont que l’islam comme référence, alors je leur rappelle que le Prophète a dit d’aller chercher le savoir jusqu’en Chine. »

Source : Le Monde 30/10/17

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