Modibo Koné : « Le Mali peut créer des millions d’emplois à travers l’Agriculture »

Pour le Malien Modibo Koné, ni le sous-développement ni le chômage ne sont des fatalités. Le soldat du développement – comme il se définit – expose dans cette interview que nous publions en trois parties, sa vision sur les réformes nécessaires à la transformation de l’Afrique.

La tryptique du développement englobe l’Agriculture, les infrastructures et l’investissement dans le social. Tout plan de développement repose sur des satisfactions immédiates, à court terme (le social, l’école, la santé, etc) dans une vision de transformation orientée sur le long terme, explique M. Koné en tirant des enseignements d’une expérience de 20 ans qui l’a emmené à piloter des projets de grande envergure comme l’échangeur Multiple à Bamako, l’autoroute Bamako-Koulikoro, l’échangeur et les voiries de Ségou, le financement du développement de la chaine des hôtels Azalai, le projet du grand contournement de la ville de Lomé, l’aménagement des périmètres agricoles à Molodo, Bewani et Kémacina, le projet en Partenariat Public Privé du Pont Henri Konan Bédié, l’échangeur du boulevard Giscard d’Estaing à Abidjan, l’autoroute Dakar-Diamnadjo, le nouvel Aéroport international Blaise Diagne de Dakar. Dans cette première partie, Modibo Koné aborde avec Financial Afrik l’équation entre l’agriculture et l’emploi, à travers son expérience à la tête de la Compagnie malienne pour le développement des textiles, la CMDT, qu’il entendait moderniser et en faire un outil de la transformation du Mali. C’était sans compter sur les forces de l’inertie. Exclusif !

La transformation agricole est un vaste chantier en Afrique. Vous avez été, notamment, le PDG de la Compagnie Malienne pour le Développement du Textile (CMDT) et un de vos axes de gouvernance a été d’initier des projets d’installation d’usines au Mali. A quelle nécessité cela répondait-il ?

Ma conviction de toujours a été que le Mali, à l’instar de plusieurs pays africains, est immensément riche de ses terres arables et de son sous-sol minier. Toute la question a été de savoir comment transformer ce potentiel immense en perspectives pérennes pour les milliers de jeunes qui n’ont d’autres choix que l’immigration clandestine souvent au péril de leur vie. Le paradoxe malien n’est pas une fatalité. C’est animé de cette conviction que j’ai mis l’accent, dès ma prise de responsabilité, sur la modernisation de la transformation de notre coton en recherchant des financements auprès de bailleurs de fonds sous régionaux comme la Banque Ouest Africaine de Développement (BOAD). Dans notre vision de mise à niveau de cette structure, l’idée était d’abord de réhabiliter l’outil d’égrenage au niveau de Sikassou, Koutiala et d’autres sites. En tout, 5 usines ont été remises à neuf. A cela, s’ajoutait la construction de 3 usines dont l’une financée par la BOAD. L’investissement envisagé concernait toute la chaîne de valeur. Jusque-là, le Mali s’était limité à la transformation du coton grain à la fibre et en d’autres produits comme l’aliment de bétail (ce dernier volet est laissé aux privés maliens).

Une telle évolution demandait beaucoup de financements et de partenaires techniques. Ces conditions étaient elles réunies ?

J’ai tout de suite échangé avec des industriels du coton européens et asiatiques, le but étant de financer l’acquisition de nouvelles usines et de réadapter les anciennes afin d’accroître nos capacités d’égrenage. J’avais au cœur de ma stratégie la transformation locale du coton malien pour permettre de créer plus de richesses et plus d’emplois dans le pays. Ma conviction est qu’il est temps d’aller plus loin dans la valorisation de la matière première. De la première transformation, nous devons passer à la deuxième transformation, c’est à dire au passage de la fibre à la filature. C’est passer en fait à ce qui constitue le socle même du tissu industriel. L’impact est important car un kilo de fibres transformé en filature devrait valoir dix fois plus. Les recettes que le Mali tirait de l’activité devraient donc augmenter de dix fois grâce au développement de l’industrie textile en aval. L’effet d’entrainement du coton malien, réputé de qualité supérieure en raison du climat sec du pays, devrait favoriser la naissance d’unités industrielles textiles (jean, tee-shirt, serviettes, etc) spécialisées et compétitives . Concrètement, l’idée était de créer de la valeur ajoutée par rapport à la production locale, en mettant en place 4 filatures au départ. Chaque filature devait créer au moins 4 000 emplois directs et améliorer ainsi les recettes d’exportation en faisant jouer divers dispositifs et conventions dont l’AGOA. Nous avions mobilisé à peu près 150 milliards de FCFA auprès d’Eximbank Chine et environ 25 milliards auprès de la BOAD. Pour résumer, je dirais que cet investissement devait créer plus de 150 000 emplois directs et impacter tout le pays.

Le chômage des jeunes est un vaste fléau en Afrique. Pensez-vous que le secteur agricole peut apporter des réponses viables ?

L’agriculture est un secteur divers et extrêmement dynamique. La conjonction de plusieurs facteurs atteste des opportunités que le secteur peut offrir à des jeunes en recherche d’emplois. Nous pouvons lister quelques-uns de ces facteurs comme suit : le dividende démographique en Afrique et les besoins en alimentation qui sont en constante augmentation, les nombreuses terres qui ne sont pas exploitées et qui peuvent être mises à la disposition des jeunes, les techniques d’irrigation qui ont réellement évolué et qui impactent fortement les rendements, les semences améliorées qui optimisent les quantités produites à l’hectare, les réseaux routiers qui s’améliorent ce qui facilite l’accès aux circuits de commercialisation, le numérique qui crée de nouvelles opportunités dans les zones de production agricole etc. Ces opportunités ont besoin d’être mieux circonscrites et promues auprès des jeunes, qui eux-mêmes doivent être accompagnés pour accéder à la terre, aux techniques d’exploitation, aux réseaux d’approvisionnement en intrants, etc. Pour mon pays le Mali par exemple, les milliers d’’hectares irrigués de l’Office du Niger peuvent faire l‘objet d’un vaste programme d’accès à la terre pour des milliers de jeunes maliens.

Lorsqu’on parle de transformation, on parle de partenaires techniques et aussi de financements importants, mais les deux ne sont pas aisés à trouver. Qu’en pensez-vous ?

Bien au contraire, les partenaires techniques et les investisseurs du monde sont intéressés au plus haut point par les matières premières produites en Afrique. Les investissements sont importants et vont s’accroissant année après année. Ils ont bien sûr décelé les opportunités à y investir pour apporter des réponses aux besoins mondiaux en nourriture qui ne cessent d’augmenter. Les grands groupes agro-industriels américains, européens, asiatiques sont de plus en plus présents sur le continent, et sont prêts à investir des montants considérables. J’en ai rencontré plusieurs qui ont déjà des projets clés en main dans le domaine des semences, des engrais, de la transformation. Ces projets peuvent aider à moderniser notre agriculture, à lutter contre l’insécurité alimentaire et à donner du travail à des milliers de nos compatriotes. D’ailleurs, aujourd’hui avec le développement des PPP, les partenariats public privé, qui aident nos Etats à alléger un peu les charges budgétaires, je pense qu’on peut miser sur des partenaires qui viendront avec leur savoir-faire, créer des emplois et exploiter nos terres. Toutes ces questions restent favorables si les conditions fiscales sont assez encourageantes. Le Mali vient de voter la loi PPP au niveau de l’Assemblée nationale, entérinée par un décret. Je pense donc qu’aujourd’hui, la porte est ouverte à ces privés qui veulent s’installer. Ce n’est pas le financement qui manque. En exemple, moi même à la CMDT, j’avais des partenaires chinois, turcs et indiens, ceci dans une optique de diversification de partenaires.

La transformation des matières premières ne concerne pas seulement les grandes industries agroalimentaires, l’agriculture en Afrique étant plutôt une affaire familiale, et qui s’exerce sur de petites superficies. Comment peut on promouvoir la transformation dans ce cadre ?

L’agriculture en Afrique est principalement familiale. Cependant, il est bon de noter que cette agriculture est la plus représentée dans le monde, car elle concerne 2,6 milliards de personnes, soit près de 40% de la population mondiale au sein de 500 millions d’exploitations agricoles. L’agriculture familiale constitue le premier fournisseur de biens alimentaires ; elle est donc une source de revenus importante pour de nombreuses populations. Nous savons que la transformation optimise les revenus, donc permet une nette amélioration du niveau de vie des populations. Mettre en place des unités de transformation au sein des exploitations familiales peut s’avérer coûteux. La solution réside dans le regroupement des exploitants au sein de filières ou de regroupements d’intérêt et dans la mutualisation des équipements de transformation. Par ailleurs, la recherche de financement est plus aisée lorsque l’on est regroupé.

La CMDT est à tort ou à raison assimilé à un Etat dans l’Etat. Avoir été à la tête de cette entreprise comportait sûrement des enjeux. Pensez-vous que vous avez pu les cerner ?

A la CMDT, j’ai entendu battre le coeur du Mali. J’ai vu les mains et les bras qui portent notre beau pays depuis de très longues années sans rien attendre en retour, mais uniquement de la considération et des moyens pour travailler. J’ai entendu aussi des voix que l‘on n’entendait pas. Alors, je ne sais pas si c’est un Etat dans l’Etat, mais ce sont des milliers de femmes et d’hommes qui travaillent au quotidien pour aider à sortir notre pays de la pauvreté. Vous savez, la CMDT, c’est une zone d’intervention de 134.518 km² couvrant 3.153 villages. Ce sont 4.026.000 habitants, 235 communes, 171.000 exploitations et 6.846 organisations paysannes. Moi, je me suis battu pour rechercher des partenaires, moderniser les outils de transformation et sortir le cotonculteur malien de la pauvreté. Seuls ces enjeux ont été au coeur de ma gouvernance. Quand on aime son pays et que l’on se sent en mission pour le service de tous, on ne peut avoir d’autres enjeux que d’aider les populations à avoir une meilleure vie. Vous savez, je suis un rural, un soldat du développement et mon combat a toujours été de lutter pour le bien-être de tous.

Vous vous apprêtez à quitter définitivement la BOAD et à rentrer au Mali votre pays. Quels sont vos projets pour l’avenir ? Il y a quelques rumeurs persistantes sur une carrière au service de vos compatriotes, qu’en est-il ?

J’ai passé ces 25 dernières années au service de la sous-région, au sein d’une des plus grandes institutions de financement du développement en Afrique. Le temps de la retraite est proche, mais au regard de la situation qui prévaut dans mon pays depuis quelques années, je souhaite écourter ma mission pour me rendre disponible. Vous savez, l’amour pour son pays est au-delà de certaines considérations, pour moi le temps de rentrer est arrivé. Une fois à Bamako dans quelques semaines, les Maliennes et les Maliens décideront à quel niveau ils souhaitent que je puisse aider. Pour ce qui me concerne, je ne souhaite pas voir mon pays sombrer, pris dans l’étau des divisions, du terrorisme, de la situation désastreuse d’une jeunesse au chômage, des conflits ethniques, d’une économie complètement atone qui accroît la pauvreté. Nous pouvons réussir notre développement en nous appuyant sur notre avantage comparatif, qui est l’agriculture, ces hectares non aménagés qu’il faut cultiver pour une transformation économique et sociale qui reste, malgré tout, à la portée du Mali.

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Propos recueillis par  Adama Wade

 

 

 

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