La République assassinée.

Le 19 septembre dernier, une manifestation « mondaine » donnait une triste mais réaliste image du Mali. Un Président de la République au mieux « mécontent » de l’organisation par ses services de l’événement. Des invités désemparés et pour certains déshydratés, qui n’en revenaient pas de vivre dans leur chair l’incurie de l’Etat malien. Qu’attendre d’autre d’un pays où les hommes ne se forment pas mais achètent leurs diplômes ? Quels compétences et professionnalisme est-on en droit d’exiger de fonctionnaires souvent médiocres, installés à leur poste grâce à leur réseau ou par clientélisme, dont le seul but est de « rentabiliser » une position qu’ils ne méritent pas, en bons rentiers de la République ?

Dans son discours du jour, le président IBK a déclaré,  qu’ »il en sera fini des procès monnayés dans les bureaux de juges oublieux de l’éthique. Nous stopperons le délitement de l’appareil judiciaire, seul contre-pouvoir sûr dans les démocraties représentatives (..)« . Mais il n’est pas besoin d’arriver dans le bureau du juge pour violenter la loi puisque l’exécutif lui-même ne se prive pas de snober la justice, le dernier cas datant de la veille, avec la libération d’une dizaine de détenus  du MNLA. C’est en connaissance de cause que nous faisons écho à cette déclaration de Daniel Tessougué, procureur général près la Cour d’appel : « Voyez-vous-même, on tue, on viole et après les mêmes personnes recouvrent leur liberté, ce n’est pas bon pour le Mali ». En effet, nous autres, Maliens d’en-bas et anonymes, c’est jour après jour que nous subissons les dérives d’une justice ordinaire qui ne met pas en jeu notre image, mais notre vie, et ce, bien avant d’arriver dans le bureau du juge. Illustration !

Tragi comédie d’une justice ordinaire

Prologue :

Elle s’appelle N.A. Elle est Malienne, indépendante, moderne, et vit seule dans une maison louée à Baco Djicoroni dans laquelle elle a installé ses bureaux. Il est Malien, vit en Angleterre et lui a loué sa maison. Appelons-le A.F. Ils ont signé un contrat de bail commercial de 3 ans stipulant que le bailleur n’a pas le droit d’habiter dans la petite maison annexe qui se trouve dans la cour.

Acte 1 : La loi de la jungle et du plus fort

Se moquant pas mal du contrat signé, revenu d’Angleterre, le propriétaire s’installe dans la petite maison. Voyant que N.A. n’accepte pas cet état de fait qui perturbe ses activités professionnelles, il décide de lui donner congé au bout de 6 mois, au mépris des termes du contrat qui stipule une durée contractuelle de 3 ans. N’étant ni fonctionnaire, ni femme entretenue, N.A. ne peut pas se permettre de mettre en péril son outil de travail ni ses investissements. Face au climat de violence imposé par le propriétaire à ses salariés, N.A. a dû louer une autre maison pour y installer ses activités professionnelles et se retrouve donc avec deux loyers sur le dos. Consciente de l’état de la justice au Mali, N.A. a longtemps hésité à porter plainte jusqu’au jour où elle a reçu un coup de poing et a été abreuvée d’insultes par le propriétaire. Bienvenue dans l’univers impitoyable de la justice malienne, quand vous refusez de faire appel à qui que soit pour intervenir et, bien sûr, de payer qui que ce soit, à quelle qu’étape que ce soit.

Acte 2 : Coup du sort, coup du fort

Un dimanche matin, N.A. se réveille et voit le linge du propriétaire étalé sur son propre fil à linge. Elle lui demande d’enlever son linge. Il s’énerve, sa main part, les insultes pleuvent accompagnés de gestes obscènes. Ulcérée, N.A. prend des ciseaux et coupe les fils à linge qui lui appartiennent et les récupère : le linge tombe par terre.

Lundi matin, N.A. contacte son avocat qui lui donne rendez-vous pour le lendemain, mardi. A l’issue de leur entretien, il lui demande d’aller porter plainte à la police pour coup et insultes, ce qu’elle fait aussitôt.

Acte 3 : le temps c’est de l’argent

Au commissariat, on lui remet une convocation à donner au propriétaire, ce qu’elle fait. Le lendemain, mercredi à 10h, ils se présentent au commissariat de police. Au cours de la confrontation, N.A. comprend qu’un « juge A. » est intervenu auprès des enquêteurs pour « protéger » le propriétaire. Ils le mettent néanmoins en garde au cas où il lèverait la main sur N.A. ou l’insulterait de nouveau. Une plainte sera déposée auprès du procureur. Arrivés à 10h, ils sont enfin relâchés à 16h et doivent repasser le lendemain, jeudi, pour récupérer le procès verbal.

Le lendemain, ils se présentent à 11h pour récupérer le PV à remettre au Procureur. Les PV mettent un temps fou à être tapés… Réfractaire au « graissage de pattes » et édifiée par l’expérience de l’attente de la veille, N.A. avait pris soin d’apporter du travail (vive les NTIC qui permettent de délocaliser son bureau) et un livre pour ne pas perdre son temps. Finalement, peu avant 15h, les PV arrivent et ils se rendent enfin au tribunal : deux jours passés à la police quand vous ne mettez pas de l’huile dans les rouages.

Acte 4 : la justice, grande vente aux enchères

Arrivés au tribunal, les voilà installés devant la porte de la secrétaire du Procureur. Un substitut du procureur sort de son bureau et demande aux personnes présentes « qui est envoyé par le « juge A. ». Le propriétaire se signale. Ils attendent encore puis vers 15h30, sont conduits dans le bureau d’un autre substitut du Procureur. A peine entrés, ils sont accueillis par un « Il est tard, nous n’aurons pas beaucoup de temps ». Le substitut démarre en disant au propriétaire qu’il n’a pas le droit d’habiter dans cette annexe et qu’il doit partir, que le contrat est très clair là-dessus. En mettant la pression sur le propriétaire, le magistrat fait monter les enchères… Le propriétaire commence à donner sa version des faits. A 16h, le substitut annonce que la séance est terminée et reprendra le lendemain, vendredi, à 11h. N.A. n’a pas encore donné sa version des faits.

Acte 5 : la victime coupable

Vendredi 11h, N.A. retrouve A.F. et le substitut du procureur dans le bureau de la secrétaire du procureur. Ce dernier est en entretien et sans doute lassé d’attendre, le substitut finit par quitter le bureau. Le procureur sort de son bureau et y fait entrer le propriétaire uniquement. N.A. demande alors à la secrétaire pourquoi le propriétaire rentre seul dans le bureau du procureur ? Gênée, elle répond qu’elle ne sait pas. N.A. va alors s’installer devant le bureau du substitut qui est censé reprendre l’entretien. Le propriétaire sort du bureau du Procureur et la rejoint sur le banc. Le substitut sort de son bureau et se rend dans celui du procureur. A son retour, il nous invite dans son bureau et annonce que la plainte est déjà rédigée : ce sera « Prévenu de violence et voies de fait réciproques et injures non publiques ». Surprise et alertée par tout ce dont elle avait été témoin, N.A. demande sans réfléchir au substitut si les jeux sont déjà faits. Le substitut lui répond qu’elle n’aurait pas dû couper les cordes à linge qui lui appartiennent et sur lesquelles le propriétaire avait étalé son linge, dans une cour où il n’a pas le droit d’être, car son linge s’est retrouvé par terre, et ça, c’est une voie de fait, comparable aux coups et aux insultes ! Elle s’entend dire qu’elle aurait dû aller porter plainte au commissariat quand elle a vu le linge sur la corde…

Epilogue : « Pleure ô Mali bien-aimé » 

Et voici comment de victime, vous vous retrouvez coupable ! Cerise sur le gâteau, le propriétaire signe aussitôt le PV, N.A. devra patienter encore deux heures… avec son livre. Des larmes amères versées sur son pays brouillent les lignes.

La justice malienne, pousse au crime ?

Pensez-vous que le propriétaire, certainement locataire en Angleterre, aurait accepté que son bailleur viole les termes du contrat et vienne s’installer chez lui, tous frais payés ? C’est d’abord parce N.A. est une femme et ensuite parce qu’il connaît le fonctionnement de la justice au Mali qu’il s’est permis un tel comportement: le Mali, une jungle où le plus fort gagne, pas le meilleur, non, le plus fort en muscles, en médiocrité et en argent !

Chère lectrice, un homme vient vous agresser chez vous ? Surtout ne vous défendez pas. Attendez gentiment qu’il ait fini de vous massacrer pour aller porter plainte au commissariat, sous peine d’être accusée de « voies de fait » si vous vous défendez et arrachez un seul bouton à la chemise de votre agresseur.

Cher lecteur, un voleur s’introduit chez vous et emporte vos affaires sous votre nez ? Un seul réflexe : courrez vite au commissariat porter plainte, n’essayez surtout pas de défendre vos biens, vous risquerez de déchirer sa chemise et d’être accusé de « voies de fait ».

Cher justiciable, vous pensez qu’un avocat est nécessaire pour défendre vos droits ? Gardez donc vos sous et payez plutôt à chaque étape de la procédure : c’est plus efficace. La justice ne se joue pas dans le prétoire le jour de l’audience, elle est déjà dite dans les bureaux clos, dans votre dos et sur votre dos…

A combien est évaluée la vie d’un Malien ? Si le propriétaire lève de nouveau la main sur N.A., que cette dernière tombe et meurt des suites de ses blessures, qui sera responsable ? Qui aura vendu un permis de tuer au propriétaire? Qui aura donné l’opportunité aux détenus MNLA de reprendre les armes et de perpétrer d’autres forfaits ? Les « accusés » libérés ou protégés contre monnaie sonnante et trébuchante dans un cas, pseudo raison d’Etat dans l’autre ? Que ceux qui servent leurs intérêts personnels en se payant sur la bête et en sacrifiant la vie de Maliens, réfléchissent aux conséquences de leurs actes. Le Mali a payé assez cher la défense d’intérêts qui ne sont pas les siens, qu’ils sont privés chez les fonctionnaires, ou étrangers pour la communauté internationale.

Qui a dit : «La confiance, la très grande confiance placée en moi ne sera jamais galvaudée. Je veillerai désormais à sauvegarder notre peuple, en ses personnes et ses biens» ?

Messieurs de là-haut, quel recours pour le justiciable lambda qui, de victime se retrouve coupable par un tour de passe passe qui lui passe au-dessus de la tête ? Quel recours pour le Malien qui pense qu’il ne peut y avoir de réconciliation sans justice, qu’un accord doit être respecté dans toutes ses dimensions ?

  • Abandonner sa plainte et renoncer à ses droits par crainte d’un jugement inique ?
  • Se faire justice soi-même et installer le pays dans un Far West new wave ?
  • Descendre dans la rue et tout piller pour se « rembourser » les sommes  extorquées, jour après jour, à chaque coin de rue ou de bureau, par les représentants de l’Etat ?
  • Adhérer à une idéologie extrémiste pour « tuer » un système qui écrase les honnêtes gens et les plus faibles ?
  • Trouver plus faible que lui à vampiriser pour simplement espérer survivre ?

Quelle société, quelle civilisation nous proposez-vous ? Le Mali vient de récolter ce que ses dirigeants successifs ont semé pendant ces 30 dernières années, pensez-vous que les mêmes causes produiront d’autres effets ?

Il y a un adage selon lequel « le poisson pourrit par la tête ». Il est temps de mettre les belles déclarations faites urbi et orbi de côté et de passer aux actes concrets. Par exemple en commençant par donner l’exemple à la tête de l’Etat, en osant dire NON à ceux qui instrumentalisent la situation du Mali et particulièrement celle du Nord, pour défendre leurs intérêts propres, aux antipodes de ceux du Mali et des Maliens. Nous n’allons pas hypothéquer de nouveau notre pays et la vie de 14 millions de Maliens pour d’hypothétiques milliards dont peu d’entre nous verront de toutes façons la couleur, ni pour la libération de quelques otages. Mais peut-être que dans les chancelleries occidentales, la vie d’un otage vaut bien celle de 2 333 3333 Maliens ! Ces ressortissants étrangers sont otages en raison de l’inconséquence de leurs propres dirigeants qui ont versé des rançons et contribué ainsi à faire de l’enlèvement de certains occidentaux (ceux qui payaient les rançons bien sûr) un business juteux. Ils ont ainsi financé des maffieux dont ils attendent aujourd’hui qu’ils se séparent de leur unique carte maîtresse  (à supposer qu’ils aient une quelconque maîtrise de ce dossier) : les otages. Ils risquent d’attendre longtemps ! Mais nous Maliens, n’avons pas cette patience…

Aïda H Diagne – 30/09/2013 – aidah.diagne@gmail.com

Aida Hadja Diagne

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