Chronique d’un désastre annoncé

« Ne nous leurrons pas, nous allons avoir des incidents, et il s’agira d’être prêt à y faire face. » Ainsi parle Hervé Ladsous, patron des opérations de maintien de la paix de l’ONU, qui redoute attentats-suicides, mines et bombes artisanales. Mais le jeu en vaut la chandelle, insiste le patron du DPKO (Department of Peacekeeping Operations), depuis le trente-cinquième étage du secrétariat général de l’ONU, au pied de la East River à Manhattan. « Ce dont les Maliens ont besoin, et au plus vite, souligne-t-il, c’est d’un président légitimement élu » (LeFigaro.fr, 11/07/2013).

Ils sèment le chaos…

Ce monsieur sait de quoi il parle car son organisation excelle à assurer le service après-vente (« sécuriser » dans leur jargon) des guerres déclenchées par les puissances occidentales dans les pays déjà à genoux, à seule fin de les soumettre totalement et définitivement à leurs intérêts économiques et/ou géopolitiques. La communauté internationale nous régale tous les jours de son principe du « faible avec les forts et fort avec les faibles ».

Dernier exemple : alors que l’Europe vient d’apprendre qu’elle est espionnée par son grand allié américain comme un vulgaire aspirant terroriste, ou plus précisément, allez, osons le mot qui fâche, un musulman forcément apprenti djihadiste, certains pays européens (France, Espagne, Portugal et Italie) n’ont rien trouvé de mieux à faire que de décider de fermer leur espace aérien à l’avion du président Evo Morales, soupçonné d’avoir à son bord l’ex-consultant américain Edward Snowden. Oui, vous avez bien lu, simplement soupçonné ; ni preuve, ni certitude ! Il fut un temps où les présidents français savaient dire non aux États-Unis et ne les suivaient pas aveuglément dans leur délire paranoïaque, surtout quand il s’agissait d’aller déclencher des guerres pour soutenir les intérêts exclusivement américains. Ce fut le cas, notamment, de Jacques Chirac qui a refusé d’engager la France dans la guerre contre l’Irak sur une simple allégation de supposées armes de destruction massive détenues par l’Irak. Elles étaient tellement bien cachées, ces armes, qu’on ne les a jamais retrouvées ! Et si leur existence hypothétique a bien détruit quelque chose, c’est l’Irak ! En fait, l’arme de destruction massive s’est avérée être les États-Unis eux-mêmes. Mais chacun son pré carré, n’est-ce pas, chère « communauté internationale » ? Nul besoin aujourd’hui d’une nouvelle Conférence de Berlin pour se partager le monde. Aidons-nous mutuellement à conserver nos « pays sous influence » et le monde continuera de tourner en rond… pour nous.

Comment dès lors s’étonner qu’un pays qui se plie à la loi de plus fort que lui, sur simple demande, n’entende pas, à son tour, faire régner sa loi sur un pays plus faible que lui ? On comprend mieux la « bravitude » du sieur Intraitable ! D’autant qu’il est bien aidé par nos dirigeants corrompus qui ne pensent qu’à remplir leur panse et sauver leur peau. Il lui suffit de leur garantir, y compris par la force, quelques miettes de milliards, un pouvoir au long cours, pourvu qu’ils continuent de « béni-oui-ouiter » auprès d’une vague communauté internationale autoproclamée détentrice de la Vérité Universelle : la sienne, bien sûr !

…légitiment des élections imposées et « imparfaites »…

Et c’est ainsi que l’on se retrouve à organiser des élections bâclées et imposées dans un pays dont on se demande comment, avec un revenu par habitant de 610 $ en 2010 (soit 25 000 F CFA par mois), il pourrait financer une démocratie, même de façade, réplique bête et méchante de celle des pays occidentaux ? Une autre astuce de la communauté internationale pour maintenir le pays sous perfusion de l’Aide, cette nouvelle source de profits à bon compte(s) ? En attendant, députés et conseillers municipaux « ont négocié » leur parrainage entre 500 000 et 20 millions de francs CFA. D’où les candidats ont-ils sorti ces fonds ? Et comment financent-ils leur campagne à l’intérieur et à l’extérieur du Mali ? Qui, avec le président déjà élu, dirigera réellement le Mali ? Pour défendre quels intérêts ? Suivez les déplacements des uns et des autres à l’étranger et identifiez à quel pays de la « communauté internationale » est inféodé le président étranger visité…

Dans un petit mois vous en saurez un peu plus, quand le président du Mali, mal mais « légitimement » élu, officiellement adoubé par la communauté internationale, annoncera la couleur. Pas celle des panneaux qui fleurissent partout : les emplois créés par enchantement (où les cachaient-ils ?), les projets qui trouveront un financement (leur compte en banque est si bien garni ?), l’homme providentiel qui, parce qu’il a participé en son temps à la chute du Mali, estime être le mieux placé pour le relever. Que c’est beau la promesse démocratique ! Dommage que pour nous autres, il faille toujours attendre demain pour en profiter, tandis que les charognards se rassasient dès maintenant sur le cadavre du Mali !

Quelle sera la solution du tout nouveau vieux président pour régler le problème de fond du Mali : corruption, détournements, impunité et développement ? Gageons qu’elle aura pour nom Impunité ! Et que fera la MINUSMA face à cette autorisation « internationale » de spolier le peuple malien ? Sans doute que le Mali retrouvera une soudaine souveraineté nationale pour gérer ses problèmes redevenus internes… Retour à la case départ ! Tout ça pour ça ? C’est à pleurer de rire… jaune. Ce que ne manquera certainement pas de faire la Chine qui attend patiemment son tour de passer à table, FMI ou non.

Revenons à la campagne électorale. La veille de la déclaration de M. Ladsous, confortablement installé dans son bureau perché au trente-cinquième étage (sans doute pour conforter l’illusion de sa hauteur de vue…), c’est M. le transitionnaire lui-même qui annonce aux candidats à l’élection présidentielle une élection bâclée ouvrant la porte à de possibles contestations postélectorales. Il les implore, au nom d’un patriotisme (sait-il seulement comment ce mot s’épèle ?) qui a déserté depuis bien longtemps le landernau politique, d’accepter les résultats, tripatouillages probables compris. Faites ce que je dis, pas ce que je fais : autre principe cardinal de ceux qui, rendus autistes par l’exercice du pouvoir, pensent que le citoyen lambda n’est qu’un débile profond, utile en période d’élection en raison de sa fonction « alibi à la démocratie » et pour sa capacité à attirer les fonds de l’Aide, fonds qu’ils se feront un devoir de « capter » à leur usage exclusif.

Vous voyez, ils sont tous d’accord, ceux d’en haut, d’ici et de là-bas, sur l’inanité de ce qu’ils font vivre au Mali et des risques qu’ils font courir à ce pays. Mais leurs intérêts immédiats sont devenus vitaux, et le peuple malien… pourquoi s’en préoccuper maintenant ? Il a toujours tout accepté, aucune raison que cela change, n’est-ce pas ? Continuons donc notre œuvre de sous-développement du Malien, nous sucrant tant qu’on peut au passage :

  • Les appels d’offre lancés par l’État malien sont devenus la propriété privée de la « communauté internationale », enfin, surtout d’un certain membre qui doit récupérer sa mise. C’est ainsi que le FMI nous a bien fait sourire, il y a peu, avec sa fuite « arrangée ». Que croyez-vous, messieurs les Bailleurs ? Que ceux qui sucent notre sang avec votre complicité, dans le but de vous permettre de tirer le meilleur profit de notre économie exsangue, ont de l’honneur (c’est un mot à la mode en ce moment mais il faudra plus qu’une image pour rendre toute sa dignité à ce mot dans ce pays ; comme dirait l’autre, on sait ce qu’on perd, pas ce qu’on gagne) ? Pensez-vous que ces vampires que vous soutenez sans faillir vous seront fidèles parce que vous leur promettez quelques milliards ? Ces sans-foi-ni-loi ont fait du Mali leur propriété privée, sûrement au nom de vos thèses néolibérales. Vous, les chantres de la libre concurrence, de la déréglementation criminelle des marchés, vous refusez que nos fossoyeurs se tournent vers la Chine et vous fassent un bébé dans le dos ? Allons, messieurs les Bailleurs, soyez beaux joueurs et laissez faire le marché, même si cela se retourne contre vous ! Enfin, tout le monde a le droit de manger sur le dos des pauvres Maliens, pourquoi vous réserveriez-vous ce privilège ?
  • Pendant que certains bailleurs trustent les ministères en vue de garantir leur retour sur investissements, en s’assurant de gagner les appels d’offre lancés par le Mali sur budget national ou non, nos transitionnaires, eux, couvrent leurs arrières en nommant des membres de leur famille et leurs copains coquins dans les ambassades et consulats. Conflit d’intérêts ? Du chinois pour eux… Vous comprenez, il faut des gens de confiance pour placer et suivre l’argent détourné de notre pays, surtout en ces lendemains incertains qui s’annoncent. Une aubaine pour les pays bailleurs : l’Aide qu’ils financent est détournée par nos dirigeants et recyclée dans leur économie. L’Aide publique au développement : c’est une affaire qui rapporte à tous sauf aux bénéficiaires théoriques, nous les pauvres. Mais depuis cinquante ans, on a pris l’habitude de regarder les trains passer et de ne jamais y monter, même si les places sont censées nous être réservées. A-t-on jamais vu une vache se transformer en serval et attaquer un train ?

Cela explique sans doute en partie pourquoi les pays bailleurs tiennent tant à nous inonder de leurs milliards, y compris par la force :

1-    Ils « achètent » la complicité de nos dirigeants peu scrupuleux, qui font le sale boulot en neutralisant la population, soit en la maintenant dans un état d’ignorance crasse, soit par la violence s’il lui prend l’envie de secouer ses jougs ;

2-    Ils imposent une pseudo-« démocratie » qu’ils savent pertinemment impossible à mettre en place, ne serait-ce qu’en raison de son coût, mais au nom de laquelle ils peuvent tout se permettre (sauf par exemple en Birmanie ou en Syrie, vous vous souvenez : fort avec les faibles, faible avec les forts), de la même façon qu’ils inondent nos marchés de leurs produits mais ferment les leurs en adoptant des normes qu’ils savent que nous ne pouvons pas respecter.

…pour maximiser leurs profits.

Ils sont naïfs, ceux qui pensent que la « communauté internationale » veut le développement du Mali ! Non, elle vise nos marchés, et pour cela s’assure que nos populations gagnent un tout petit peu plus pour acheter leurs produits. Aucun intérêt pour elle de développer une industrie nationale qui deviendrait leur concurrente directe : qui est assez stupide pour scier la branche sur laquelle il est assis ? Pour nous maintenir en état de sous-développement chronique, ils (la communauté internationale et nos dirigeants) ont trouvé la solution magique : l’Humanitaire ! Ça permet de récupérer une partie des fonds investis en créant des emplois bien rémunérés pour leurs ressortissants et en achetant du matériel chez eux par exemple (ah, ces fameuses conditionnalités !) ; ça maintient le pays dans un état de mendicité chronique, tue la vertu du travail et érige le vol en sport national ; ça donne l’illusion à leur opinion publique que leur gouvernement fait du « bien » à toutes ces populations en les empêchant de mourir de faim quand ce sont les politiques de ces mêmes gouvernements, en complicité avec les nôtres qui détournent allègrement ces aides, qui les font crever de faim…

En musique, on dit qu’une blanche vaut deux noires. En real politik, six Blancs valent quatorze millions de Noirs, faites le calcul… Car c’est bien ce qui s’est passé : le Mali a été pris en otage pour tenter de sauver six personnes ! Quatorze millions de Maliens pris en otage parce que six ressortissants de la « communauté internationale » se sont aventurés dans le désert, malgré les consignes de leurs gouvernements. Qui a payé les rançons et fait des enlèvements un business très lucratif ? Qui a financé des projets, y compris dans le Nord, sans s’occuper de savoir si cet argent servait, au moins en partie, à satisfaire les besoins vitaux de la population ? Qui s’étonne de voir surgir de terre à Bamako ces luxueuses villas, tellement énormes qu’elles débordent de leur parcelle, appartenant à des fonctionnaires, y compris touareg ? Ces villas font le bonheur d’expatriés et d’ONG venus nous « aider » à manger leur Aide, car quel Malien, avec son salaire honnête, pourrait se payer un tel loyer ?

Ils veulent nous faire croire que la misère dans laquelle ils ont plongé ce pays n’a aucune responsabilité dans la « désespérance » et l’islamisation radicale des populations : déconnecter le terrorisme des réalités sociales qu’il crée, c’est leur spécialité. Créer les conditions d’un chaos et en faire porter la responsabilité aux victimes, c’est leur pièce de théâtre (des opérations) favorite : « Le Pompier pyromane », ou plutôt « Le Pyromane pompier ». Vous pensez qu’une guerre, c’est bon pour l’économie ? Frédéric Bastiat, économiste libéral français du xixe siècle, une référence pour les ultralibéraux, a démontré avec sa parabole de la vitre cassée dans Ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas[1], que la destruction ne crée pas de richesse car la réparation a un coût (« un gain pour deux pertes »). En effet, s’il n’y avait pas eu de destruction, l’argent investi dans la réparation aurait pu servir à créer de la valeur, valeur dont on se prive à cause de la destruction. Mais surtout, une telle logique poussée à son paroxysme conduirait à faire du vol et de la destruction les seules façons de créer de la valeur. Je vous laisse imaginer le monde dans lequel il faudrait vivre… C’est cette incapacité à anticiper les conséquences de ses actes qui fait dire à Bastiat que « le mauvais économiste poursuit un petit bien actuel qui sera suivi d’un grand mal à venir, tandis que le vrai économiste poursuit un grand bien à venir, au risque d’un petit mal actuel ». Et il ajoute : « On comprend pourquoi, soucieux de popularité immédiate, les hommes politiques préfèrent s’entourer des mauvais économistes… » Autrement dit, messieurs les politiques qui voulez jouer aux chefs de guerre, voyez plus loin que le bout de votre nez…

 

Il l’a promis, l’a dit, l’a écrit : après la guerre, la liberté !

Chers concitoyens, ils sont nombreux, ici et là-bas, y compris dans les tours feutrées de New-York et de Washington, à vivre grassement de notre misère : ne croyez pas qu’ils vont accepter de sombrer à leur tour dans la misère pour vous en sortir. Ils ne sont ni meilleurs ni pires que notre syndicat des chefs d’État africains qui se serrent les coudes et se protègent mutuellement en favorisant l’impunité, en érigeant l’incompétence et le cynisme en vertus cardinales de l’Afrique.

Citoyens maliens, il est temps de défendre vos intérêts : ne laissez pas les résultats de ces élections vous échapper. Ils fourbissent leurs armes, fourbissez les vôtres : votez et exigez le respect de votre vote ! Avant, vous pouviez dire que vous ne saviez pas ; aujourd’hui, vous êtes responsables de ce que sera le Mali de demain !

Espérons qu’après ces « élections libres et transparentes » que tout le monde sait « imposées et opaques », nous, Maliens, aurons également droit à la reconnaissance éternelle de la Mère Patrie – oh pardon, je voulais dire de la « communauté internationale » ! Lisez cet extrait du discours de François Hollande à Tunis, le 5 juillet dernier, et remplacez Tunisie par Mali, on en frissonne… :

« La Tunisie a également montré l’exemple avec le Printemps arabe en janvier 2011. Le geste, à Sidi Bouzid, de Mohamed Bouazizi a changé le cours de l’Histoire – de l’histoire de la Tunisie, mais aussi de l’histoire du monde. Et je veux ici solennellement saluer sa mémoire.

« Ce fut le début d’un processus. D’autres peuples se sont mis en mouvement après la Tunisie. Il appartient à chacun d’entre eux de montrer la voie, de chercher le bon chemin. Cette voie peut être heurtée, parfois violente, c’est le cas en Libye. Cette voie peut être interrompue, c’est le cas aujourd’hui en Égypte. Cette voie peut déboucher sur une guerre, c’est le cas, hélas, en Syrie. Mais la leçon que le peuple tunisien a donnée au monde, c’est qu’il ne peut pas y avoir de stabilité, il ne peut pas y avoir de développement, il ne peut pas y avoir de progrès sans la liberté. Et c’est cette liberté-là qui est en marche partout.

« Je sais que vous avez d’immenses défis à relever. La France sait ce qu’est une révolution, sa puissance irréversible, l’écho qu’elle suscite dans le peuple, mais également la difficulté d’inscrire dans le temps toutes les conquêtes, d’être à la hauteur de l’espérance créée – et en même temps de ne pas donner une illusion impossible. Oui ! La France comprend les impatiences qui peuvent exister ici, en Tunisie, le désir de résultat – pas simplement, d’ailleurs, en Tunisie – et l’exigence de garantie. »

Espérons que Django Traoré ne s’immolera pas à Diabali de désespoir…pour nous obliger à comprendre enfin que « la leçon que le peuple tunisien a donnée au monde, c’est qu’il ne peut pas y avoir de stabilité, il ne peut pas y avoir de développement, il ne peut pas y avoir de progrès sans la liberté. Et c’est cette liberté-là qui est en marche partout »…

Au Mali aussi…

 

On n’est jamais trahi que par les siens

aidah.diagne@gmail.com

(14/07/2013)



[1]Ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas : Choix de sophismes et de pamphlets économiques, 1850 ; 2005, 3e éd.

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