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Pratiques coloniales: L’or de la banque de France à Kayes

Episode insolite que cette féerique quantité d’or, propriété de l’auguste Banque de France, cachée et sécurisée à Kayes, au Soudan Français, deux semaines seulement avant la déroute de l’armée française pendant la deuxième guerre mondiale ! Le fait est connu.

Il a été conséquemment documenté par quelques historiens et spécialistes de cette époque-là, dont des chercheurs maliens. Il faut cependant aller plus loin dans l’effort de reconnaissance et même de compensation en ces temps où des théoriciens d’un nouveau genre professent que l’histoire et la mémoire doivent être dissociés !

En 1996, l’économiste malien, Dr Guimbala Diakité a, le premier, évoqué « l’histoire de cet or de la Banque de France », dans les colonnes de l’hebdomadaire malien « Le Républicain ». Au-delà de l’information factuelle, Guimballa a avancé l’idée d’une indemnisation, au regard des risques qui ont pesé sur les populations locales.

En 2019, l’économiste et essayiste malien, Cheikna Bounajiim Cissé s’est intéressé au sujet. Il a publié aux éditions Bo D « FCFA : Face Cachée de la Finance Africaine ». Après une description de l’itinéraire du précieux métal, Cissé a insisté sur le travail des porteurs africains qui ignoraient tout de l’objet de leur réquisition, des porteurs qui sont passés inaperçus dans les versions rapportées par les Français. Mais, « Combien de Français savent que la moitié de l’or de leur pays (1 100 tonnes), convoité et activement recherché par l’Allemagne hitlérienne, a été caché après moult péripéties dans une petite bourgade africaine, à l’Est du Mali », s’est interrogé l’auteur ?

Dix ans auparavant, en 2001, l’historien Bakary Kamian a documenté la présence et l’entreposage de l’or français à Kayes. Dans son ouvrage « Des tranchées de Verdun à l’église Saint Bernard.. », il nous donne des indications de taille sur les lieux, les bâtiments qui ont abrité le métal jaune. Le bâtiment qui portait le numéro 5 était une propriété de la régie des chemins de fer, « le Dakar-Niger ». Il est aujourd’hui un édifice quelconque.

« Aucun écrit, aucune enseigne, aucun monument, aucune mention dans un livre d’histoire ou dans un manuel scolaire, n’évoquent ce devoir de mémoire, n’indique que Kayes, première capitale du Soudan français, a polarisé le regard et l’espérance de tous ceux qui, en France, sous l’occupation et hors de la France, avaient la responsabilité de protéger cette partie essentielle de la richesse nationale ayant échappé à l’ennemi, le trésor de la Banque de France.

Les sans-papiers des foyers d’émigrés maliens, en majorité de la région de Kayes et de sa région, ignorent totalement cette aventure du trésor français sur les rives du Sénégal, dans la capitale du Khasso, aux heures sombres de l’histoire de la France et les services rendus à l’ancienne métropole », s’est-il indigné. (P. 327)

Comme pour répondre aux préoccupations soulevées par Cissé, il y a une documentation consistante sur le sujet en France. La Banque de France, elle-même dispose d’archives structurées sur ce magot qui a échoué à Kayes et tant d’autres destinations. Didier Bruneel, conseiller auprès du gouverneur de la Banque de France pour les questions historiques et directeur général honoraire de la même institution, a donné un récit fin et fouillé de l’odyssée du trésor français.

Dans « L’incroyable sauvetage des 736 tonnes d’or de la Banque de France ! » («  Cahiers Anecdotiques de la Banque de France », N° 26, 2007), il retrace quasiment les minutes d’une opération hautement stratégique et dangereuse. Son récit est d’autant plus pénétrant que l’opération s’est déroulée quasiment sous la menace des armées allemandes.

Le 17 mars 2013 et le 2 février 2014, « France 5 » a télédiffusé « L’or de la France a disparu », un film documentaire réalisé par Alain-Gilles Minella et Jean-Philippe Immarigeon. Les auteurs ont pu reconstituer les étapes. Ils ont également recueilli plusieurs témoignages qui valorisent essentiellement le travail abattu par les agents de la Banque de France qui ont réussi l’exploit du sauvetage.

Cette investigation fait l’impasse sur le travail de bouviers de tous les ouvriers et soldats, qu’ils soient français ou africains. L’accent a été mis sur l’organisation intellectuelle qui a pu concevoir et exécuter le transport et la sécurisation de la marchandise. De ce point de vue, la question précédemment posée par Cissé garde toute ta pertinence.

Les faits et les évènements

En 1940, après seulement six mois de combats, après le déclenchement de la deuxième guerre mondiale, la France a capitulé. Le 15 juin, l’armée allemande a pris la ville de Paris. Le 23 juin 1940, Hitler y débarque en conquérant. Il s’arrête à l’Opéra qu’il apprécie en connaisseur, « Le plus beau théâtre du monde » (Le Parisien), surfe sur les grandes places de la ville, s’arrête aux Invalides, …… Il se fait photographier devant la tour Eiffel. C’est l’absolue humiliation, une fois de plus, dans la tumultueuse histoire entre la France et l’Allemagne, depuis 1870.

Les officiers allemands qui ont « pris » la ville ont reçu une mission prioritaire : se rendre au siège de la Banque de France et mettre la main sur tout l’or en réserve dans les coffre-fort. La Banque de France est une vieille institution dont la création remonte au 18 janvier 1800, sous Napoléon 1er, en tant que structure privée. Elle sera nationalisée par De Gaule en le 1er janvier1946.

L’adresse de la Banque de France est connue. Elle est à la rue de la Vrillière, dans le premier Arrondissement de la capitale française. L’immense édifice sorti de terre entre 1924 et 1927, a un sous-sol d’une trentaine de mètres.

On l’appelle la « souterraine », une gigantesque salle de 11 000 mètres carrés. Là, se trouve une importante quantité de métal jaune, propriété de la France, de la Belgique et de la Pologne ; un véritable trésor qui pèse 2 500 tonnes ; le deuxième stock mondial après celui des Etats-Unis. Les officiers allemands qui devaient mettre la main sur ce trésor vont avoir une grande déconvenue. Ils descendent directement dans le puits N° 11, supposé être la cave dorée. Mais, d’or point. Pas de trace. Les coffres sont tous vides. Comment l’or a-t-il disparu ? En réalité, une stratégie d’une grande minutie avait été mise en place par la Banque de France pour sécuriser l’or.

Un conte de fées

Les banquiers ont naturellement un grand flair. Sentant la défaite française inéluctable, avec l’avancée fulgurante des troupes allemandes, dès le 30 mai 1940, la Banque de France instruit à ces deux cents succursales, disposant d’un encaisse-or d’en faire le point en vue d’une évacuation soudaine. Les responsables de la Banque pensent, dans un premier temps, que l’or pourrait trouver cachette aux Etats-Unis, un pays ami et sûr.

A la dernière minute, cette option est écartée pour une colonie française d’Afrique, sans autre grande précision. La ville de Brest est jugée rassurante pour le stockage des valeurs. En plus de son port, la ville dispose d’une garnison, le fort de Portzic, dont la poudrière va être mise à profit. Trois inspecteurs de la Banque de France, Lajule, directeur de la succursale de Brest, Gontier, contrôleur principal et responsable du transport outre-mer et Stiot, chargé de la réception totale, sont en mission.

Dr Ibrahim MAÏGA

 

En deux semaines, du 30 mai au 14 juin, par voie ferrée, 60 convois arrivent au port de Brest. Les lingots sont dans des caisses et les pièces dans des sacoches. Il va falloir disposer ainsi 16 201 colis représentant 736 tonnes d’or.

Pendant ce temps, l’armée allemande a une progression fulgurante. La ville de Brest supposée être sûre au départ ne l’est plus. Le 16 juin cinq navires mouillent au port. Ils ont pour noms « Ville d’Oran », « El Mansour », « El Kantara », « El Djezaïr » et « Ville d’Alger ». Le chargement est immédiatement entrepris par des marins qui sont totalement ignorants de la nature des produits transportés. Le travail est laborieux à bras et à dos d’homme.

Le 18 juin, aux environs de 17 H 30, l’or de la Banque de France est momentanément sauf dans le ventre des navires qui prennent le départ juste avant la destruction du port de Brest ! Les cargaisons sont désormais sous la responsabilité de Gontier qui a pris place à bord du «  El Djezaïr ». Le convoi est couvert par deux escorteurs, « Le Milan » et « L’Epervier ». Le « Victor Scholecher » ne tardera pas à les rejoindre avec à son bord un émissaire de la Banque de Pologne. C’est seulement en haute mer que Gontier apprend que les navires prennent la direction de l’Afrique du Nord.

Le 21, ils sont à Casablanca pour une attente qui va durer trois jours. La ville n’est pas jugée sûre ; cap est mis sur le port de Dakar, au Sénégal. Ils y sont après quatre jours de voyage. Le but semble atteint mais ici aussi une incertitude va planer. Le représentant de la Banque de l’Afrique Occidentale Française estime qu’il n’a pas les capacités d’accueil d’une telle cargaison. Après moult péripéties, Gontier déniche une possibilité à Thiès, soit à 75 kilomètres de la capitale fédérale de l’AOF.

Le 4 juillet la cargaison est acheminée au Camp de Thiès par rail. Avec un grand souci du détail et de la prévision, Gontier fait construire une ligne qui va de la voie ferrée principale au lieu d’entreposage. On ne sait jamais…. Le 9 juillet tout l’or est débarqué. Mais Thiès n’était qu’une étape. Le lieu le plus sûr sera la ville de Kayes. Elle a été choisie finalement parce que le 23 septembre 1940, la ville de Dakar qui était sous le contrôle des Vichystes a essuyé une attaque des forces britanniques et des français fidèles à De Gaule qui avaient eu vent de la présence de l’or ici. Les Anglais et leurs alliés sont repoussés.

À Kayes, c’est Gontier qui est encore chargé de trouver un lieu sûr. Ce sera «  un bâtiment solide », «  un lieu facile à garder ». Tout se fait en urgence, encore une fois, en direction de Kayes. En ligne, trois trains spéciaux, des tirailleurs assurant la garde. Les chefs leur avaient dit qu’il s’agissait d’une rare qualité d’explosifs extrêmement dangereux. Le dernier des trains entre en gare, le 2 octobre. Il va falloir compter 15 jours pour que toute la cargaison soit débarquée.

Les inspecteurs Bruneel et Lacroix peuvent enfin respirer. Pour la garde de cette marchandise encombrante, ils n’auront eu besoin que de 25 tirailleurs commandés par un sergent français.

Une partie de ce métal précieux va se retrouver au fort de Médine. Les visiteurs peuvent y trouver encore des reliques de coffres de la Banque de France.

C’est ainsi que la puissance coloniale, après la mobilisation des hommes et des ressources pour la guerre et l’effort de guerre, va encore se replier sur l’arrière-pays pour assurer ses bas de laine. D’où venait cet or ? Une partie appartenait à la Belgique et l’autre à la Pologne. Suite aux pressions que Hitler a pu exercer sur la France vaincue, le gouvernement de Vichy a sacrifié l’or de la Pologne. Ce pays sera indemnisé après.

Après la guerre, entre 1945 et 1947, l’or a été « renvoyé » en France et a permis de financer l’économie du pays jusqu’à la mise en œuvre du plan Marshall pour l’Europe. L’or de la France venait de divers horizons. Les trésors de guerre pris en Afrique, notamment sur Samori, au Soudan en constituaient une bonne partie. L’histoire de l’or de la Banque de France nous interpelle encore.

Documents consultés

Cheickna Bounajim Cissé, FCFA : Face Cachée de la Finance Africaine, 2019, (Editions BoD, 452 pages, 29 euros)

Cahiers Anecdotiques de la Banque de France, Didier Bruneel, « L’incroyable sauvetage des 736 tonnes d’or de la Banque de France ! » En ligne : , N° 26, 2007

Banque de France, Muriel Bordogna, « Les caisses de Kayes : la mission de l’inspecteur Lacroix à Dakar », Cahiers anecdotiques en ligne : , N° 26, 2007

« Sauvez l’or de la Banque de France », de Tristan Gaston-Breton, Cahiers anecdotiques de la Banque de France, n° 09, 14 & 27

L’or de la France a disparu, Documentaire diffusé sur France 5 le 17 mars 2013 et le 2 février 2014 (à 17h00), Alain-Gilles Minella et Jean-Philippe Immarigeon, 2012

Des tranchées de Verdun à l’église Saint Bernard : 80000 Combattants maliens au secours de la France (1914-18 et 1939-45), Bakary Kamian, Kartala, 2001

Source : l’Essor

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